26.10.2007

SOUVENIRS DE VOYAGES.

A PROPOS DU RWANDA.

Souvenirs et impressions.

Ce texte a été rédigé en avril-mai 1994, pour les fidèles de l’aumônerie militaire française de Dakar.

Partant pour Bukavu dans l'Est du Zaïre, je suis arrivé à Kigali le 30 août 1983. La correspondance aérienne n'étant pas assurée ce jour là et la route n'étant pas encore construite à cette époque, j'ai dû passer 24 heures dans la capitale rwandaise.

La première impression fut celle d'une société dure, mais où l'on trouve toujours quelqu'un pour vous dépanner. Après quelques difficultés, je trouvai une procure où je pris le repas de midi. J'y fus assailli par des jeunes de la Jeunesse Ouvrière Catholique qui m'insultaient sans égard pour mon vêtement sacerdotal : je ne voulais pas acheter les "souvenirs" qu'ils me proposaient. Je devais passer trois ans (en fait il y en eut six) sans ressources autres que des honoraires de messe, et je n'avais rien à dépenser. On ne pouvait pas me loger à cet endroit. Des Soeurs venues de la brousse faire des courses parvinrent à me caser avec mes lourds bagages dans leur "coccinelle" déjà surchargée.

Elles me déposèrent chez les Pères Blancs où l'accueil fut excellent. On me dit de tout fermer à clef: un Père s'était fait voler sa couverture neuve à travers les barreaux d'une fenêtre qui donnait pourtant sur le jardin. Quelques années plus tard, cette communauté fut attaquée de nuit par une bande organisée. Les chambres donnaient toutes sur une galerie extérieure. Un brigand s'était placé devant chaque porte de chambre occupée. Celui qui sortirait au bruit risquait de recevoir un bloc de pierre sur la tête. Si mes souvenirs sont exacts, un Père eu l'épaule démise. Le bureau de l'économe fut pillé.

La deuxième impression que j'eus de ce pays est celle d'un gouvernement faisant ce qu'il faut pour améliorer le niveau de vie de sa population. En volant finalement sur un "petit porteur" d'Air Rwanda vers l'aéroport de Kamembe, près de Cyangugu, ville frontière face à Bukavu, je constatai que 95% ou plus des toits de cet habitat dispersé sur mille collines étaient en tôle. Survolant par la suite le Zaïre à l'Ouest du lac Kivu, je vis que les toits étaient en chaume à quelque 80%.

Je peux montrer une photo sur laquelle on voit la vallée encaissée de la Russizi au Sud de Bukavu: cette rivière est le déversoir du Kivu dans le Tanganika, elle descend de près de 700 mètres en 100 km le long desquels elle sépare le Zaïre d'abord du Rwanda puis du Burundi. Côté rwandais, l'à-pic est cultivé en terrasses séparées par de petites haies anti-érosives. Côté zaïrois, la bonne terre est arrachée par les pluies. La vallée en devient dissymétrique.

De plus au moment où la plupart des pays africains développaient des armées aux effectifs énormes, le Rwanda avait fait le choix délibéré de ne pas sacrifier ses maigres ressources à cet instrument de prestige et de domination. Leurs forces armées étaient de quelques milliers d'hommes pour un pays aussi peuplé que le Sénégal. Encore était-ce surtout de la gendarmerie.

Je pourrais ajouter quelques exemples. Aussi ai-je été consterné quand j'ai entendu dire que les dirigeants de ce pays étaient corrompus. Il s'agissait uniquement, je pense, de justifier notre non-intervention dans un pays agressé où nous avions une mission de coopération militaire. Nous étions engagés alors face au Koweït, c'est vrai. Mais le pays était envahi à partir de l'Ouganda par des éléments qui prétendaient s'y être réfugiés trente ans auparavant. Quand de prétendus "gendarmes katangais" avaient envahi le Zaïre à partir de l'Angola, la France était intervenue à Kolwézi.

Mais quand finalement nos forces sont allées à Kigali, elles y ont gelé la situation sur le terrain, empêchant la reconquête par le gouvernement légitime. Ce qui s'est passé ensuite en Croatie et en Bosnie agressées par les Serbes avait donc eu un précédent. Le résultat est que la situation a pourri, jusqu'à ce que nous constatons aujourd'hui.

Pourquoi donc ces massacres de prêtres dans un pays très majoritairement catholique? Il y a plusieurs hypothèses. Sans doute des membres d'une ethnie tuent le clergé de l'autre, surtout s'il s'oppose à la tuerie. Peut-être des missionnaires sont-ils abattus pour avoir caché des gens persécutés. Mais il y a probablement aussi autre chose. Ce pays comporte également une minorité influente d’athées militants, violemment opposés à toute manifestation de la religion. Entre autres on constatait des jets de pierres sur les églises.

Ainsi au début des années '80, les catholiques avaient tendance à éviter de se dire publiquement pratiquants. Puis il y eut les apparitions de Kibeho. Dans cette petite ville du Sud-Ouest du pays, la Vierge Marie a poussé des adolescents à parler devant la foule puis les micros et les caméras de ce qu'ils vivaient pendant leurs visions. Bien que le jugement de l'Eglise sur ces faits ne soit pas encore définitif, l'évêque du lieu est assez favorable, selon le proverbe de l'évangile: "On reconnaît l'arbre à ses fruits".

En effet les catholiques rwandais n'ont plus hésité à dire publiquement leur foi et l'atmosphère du pays était redevenue bien meilleure. On espère que cela contribuera à ramener la paix et la liberté dans ce pays magnifique.

 

 

CESAR L’AFRICAIN.

 

Texte envoyé à la revue " La Nef " et partiellement publié en courrier des lecteurs (mars 2006).

 

Professeur au petit séminaire de Bukavu (Congo ex-Zaïre) dans les années 1980, j’ai découvert l’Afrique Noire tout en enseignant le latin. Cela m’a conduit aux réflexions suivantes.

D’abord, les initiateurs de la colonisation de la fin du XIXème siècle avaient à peu près tous fait du latin et donc étudié César. Consciemment ou non, ils ont cherché à reproduire ce modèle. On sait les bienfaits de la colonisation de la Gaule par les Romains. Mais comparée à la violence de la conquête par César (un million de morts ou déportés, sur un total de cinq à six millions d’habitants), la pénétration des Européens en Afrique dans cette période a largement mérité son nom de " pacification ". Toutefois, Romains et Gaulois avaient de communes racines culturelles indo-européennes. Au contraire, la radicale différence des civilisations africaines a empêché la plupart des Européens d’en percevoir immédiatement la richesse.

Par ailleurs, le mot colonisation recouvre deux réalités liées mais qu’il faut distinguer : la présence européenne en Afrique, d’une part, et la forme administrative qu’elle a prise, d’autre part. En plus de l’écriture, la présence européenne a introduit dans des populations qui les ignoraient des techniques comme la roue, la traction animale, la force motrice de l’eau et du vent, sans parler de l’industrialisation. Celle-ci est arrivée trop vite pour que l’apprentissage des forces physiques soit assimilé par les peuples concernés.

Ces bienfaits eurent leurs contreparties, notamment le bouleversement trop rapide des valeurs traditionnelles. Mais la colonisation comme forme administrative a permis de limiter les aspects négatifs, en introduisant notamment le droit du travail, en supprimant l’esclavage, etc. Sans cette colonisation d’Etat, les prédateurs auraient fait de l’Afrique un immense camp de concentration, auquel n’auraient échappé que les zones tenues par des missionnaires.

Mais s’il est vrai que la colonisation a fait cesser les guerres tribales, elle a eu l’inconvénient d’impliquer l’Afrique dans la première guerre mondiale. Cependant, ce n’est pas l’un des moindres mérites de l’armistice de 1940 d’avoir évité la pénétration nazie en Afrique Noire. La participation des troupes coloniales à la lutte contre le racisme est à mettre à l’actif de la colonisation.

Une dernière précision : on trouve des prises de position du Magistère à propos de la colonisation dans certains textes concernant la Mission. Saint Pie X, si j’ai bonne mémoire, voulait que les missionnaires soient des apôtres de l’évangile et non des agents de leurs pays d’origine.

 

 

Souvenirs d’un aumônier de porte-avions.

 

Paru en 2002 dans " Les Copains d’Avord ", revue de la Base aérienne 702 d’Avord.

Les Copains d’Avord. - Monsieur l’aumônier, il y a des marins sur notre base, et les aviateurs s’intéressent naturellement à l’aéronautique navale. Vous avez été aumônier du porte-avions Foch de 1994 à 1996. Pouvez-vous nous raconter quelques souvenirs marquants, et d’abord nous retracer le contexte ?

Aumônier Pellabeuf. - Pendant les affaires de Bosnie, la marine a déployé à plusieurs reprises la " Task Force 470 " en Adriatique. Elle se composait d’un porte-avions, le Clémenceau ou son sister-ship le Foch, d’une frégate antiaérienne, et d’un pétrolier-ravitailleur. On appelait cela les " Missions Balbuzard ". J’ai participé à quatre de ces missions, à un moment où elles étaient bien rodées, par exemple pour l’acheminement du courrier; mais aussi dans des circonstances éprouvantes, puisque ce fut le moment de la prise des soldats français en otages par les Serbes.

Une mission durait un mois en moyenne, souvent suivie d’une belle escale. Nous avons vu Trieste, port italien près de la Slovénie, d’où l’on va facilement à Venise, et aussi La Sude en Crête, et Alexandrie en Egypte.

CdA. - Dites donc, cela fait un peu croisière !

AP. - Il faut bien qu’un marin voit du pays ! Mais en fait les marins ont des conditions de vie très dures, et méritent bien ces rares moments de détente.

Dans son " Candide ", Voltaire fait dire à un de ses personnages : " Quand le Sultan envoie un navire en Egypte chercher du blé, croyez-vous qu’il se soucie du confort des rats à bord ? " C’est un blasphème : Voltaire veut dire que Dieu ne se soucie pas du sort des hommes en créant l’univers. Mais ce n’est peut-être pas un hasard si l’exemple qu’il choisit est justement un bateau. La place y est limitée, la promiscuité très grande, le confort précaire et on est toujours instable. Sur un porte-avions, les difficultés sont démultipliées : en opérations, on est 2000 à bord, et sur deux cent soixante mètres de long, on a une ou deux dizaines d’usines, sans oublier un aérodrome, avec tout le bruit que cela représente, augmenté de celui des catapultes.

CdA. - Comment les gens vivent-ils cela ?

AP. - Ils survivent comme ils peuvent. Le plus dur est le manque de sommeil. Un matelot m’a raconté qu’il était un peu somnambule. Une nuit, il a voulu sortir de sa bannette du côté de la cloison. Ses camarades l’ont réveillé alors qu’il criait : " Au secours, je suis enfermé ! " J’étais surpris qu’on ne montre jamais aux visiteurs (CID, IHEDN, etc.) les conditions de vie de l’équipage. Ces porte-avions mis en service vers 1960 avaient été conçus dans les années cinquante, donc pour des jeunes qui avaient connu les restrictions de la guerre et de l’après-guerre. Après les " Trente Glorieuses ", on avait pris d’autres habitudes. Pensez que rien n’était prévu pour faire sécher les serviettes de toilette des quartiers-maîtres et matelots ! Heureusement, sur le De Gaulle, ces détails ont été mieux pris en compte. Mais on doit avoir cela présent à l’esprit quand on évoque les prouesses des pilotes.

CdA. - Justement, racontez-nous cela aussi.

AP. - Au cours d’une mission précédente, un de nos pilotes, touché par un missile au-dessus de la Bosnie, avait ramené son avion et l’avait posé sur le porte-avions : un exploit extraordinaire. Pendant la première de nos quatre missions, même scénario, mais le pilote est allé se poser en Italie. J’ai l’impression d’entendre encore l’officier nous racontant sa conversation avec les Espagnols du Principe de Asturias (un porte-aéronefs qui était là avec un de ses sister-ship anglais, l’Eisenhower américain dominant la partie) : " Les Espagnols ont eu aussi un avion touché par un missile, mais il n’a pas explosé. Ils nous ont montré leurs photos. C’était comme un coup de marteau dans la tôle, un gros coup de marteau. Alors nous avons montré nos propres photos. Ils ont changé de couleur. " J’avais vu ces clichés. J’en garde le souvenir de l’arrière d’un réacteur d’où partaient des morceaux de tôle recourbés à la façon des feuillets d’une peau de banane, mais chaque bord de feuillet découpé comme une scie grossière.

CdA. - Il y avait donc une grande collaboration internationale ?

AP. - Oui, avec de grands moments. Ainsi à notre troisième mission, les Américains ont perdu un de leurs appareils en territoire hostile. On a diffusé à bord du Foch l’annonce de la récupération des pilotes dés qu’elle a eu lieu. Nous pouvions suivre les opérations des Américains sur les fréquences interalliées. A notre joie s’ajoutait la fierté d’avoir connu la nouvelle avant n’importe quel média.

Malheureusement, à partir de cet événement, nous n’avons plus eu le droit de survoler la Bosnie. Le moral s’en est ressenti. Expliquer la mission des casques bleus n’était pas chose aisée. Mais rester longtemps en mer pour les soutenir sans pouvoir survoler le terrain était dur. Nous sommes rentrés à Toulon un mercredi matin, la veille de l’Ascension. Comme s’ils n’attendaient que cela, les Serbes ont pris les otages à ce moment précis. Le dimanche soir, nous avons appareillé en hâte. Une soixantaine de retardataires (désignés au dernier moment pour la plupart) nous a rejoints grâce au pétrolier parti le lendemain.

On avait joint à la Task Force deux transports de chalands de débarquement. Nous avons pu envoyer les hélicoptères puma de l'Alat déposer des mortiers lourds sur le Mont Igman, près de Sarajevo, après un survol de régions douteuses. Deux jours plus tard, nous apprenions que ces mortiers avaient tiré des obus ... fumigènes : ce n’était pas vraiment motivant - même si après cet avertissement il y a eu des coups réels.

Nous pensions connaître par coeur les moindres rochers de l’Adriatique : Pelagosa, Jabuka ... Mais il y avait des surprises. Un jour un quartier-maître arrive en courant : " Venez vite voir ! Une armada de porte-avions ! " C’étaient les plates-formes offshore devant Ancône : dans la brume, leurs silhouettes ressemblaient à la nôtre.

CdA. - Vous sentiez-vous personnellement menacés ?

AP. - Quand on voit sur l’écran d’un radar l’écho d’un avion, on ne peut pas savoir combien de petits frères il a derrière lui. Or les Serbes avaient des avions capables d’emporter des missiles antinavires. Les leurres peuvent servir pour le premier missile. L’évolution des bateaux ne va-t-elle pas faire que les leurres de l’un d’eux attirent le second missile sur un ami ?

C’est dans ce contexte qu’un jour je me suis demandé si nous avions les mêmes consignes de tir que l’armée de terre : n’ouvrir le feu que si l’autre l’a fait. Ce ne doit pas être agréable sur une position d’infanterie de voir des troupes hostiles s’installer tout autour sans pouvoir les empêcher de mettre en place un dispositif capable de vous anéantir. Mais dans notre cas, après un tir de six missiles, on aurait peut-être eu 2500 marins dans la mer couverte de pétrole en feu. La question n’était pas de nature à faire monter le moral : je ne l’ai donc pas posée, et je me suis interdit d’y penser. Comme tout le monde, j’étais heureux en arrivant à Toulon le 20 juillet.

CdA. - Et dans votre travail propre d’aumônier ?

AP. - Il y avait la messe les jours de semaine dans ma chambre, à laquelle assistaient jusqu’à dix personnes (très tassées à vrai dire) et le dimanche à la cafétéria, où il y a eu jusqu’à quatre-vingts fidèles - un jour sans vol, plus de monde était disponible. A la fin, j’avais un petit oratoire que le commandement avait mis à ma disposition, où chacun pouvait venir se recueillir. Un quartier-maître que je connaissais bien l’avait surnommé la Chapellabeuf. J’avais donné la confirmation à ce marin un dimanche en mer, avec délégation de l’évêque aux armées. Mais je pense qu’en opérations, cette autorisation n’était pas absolument nécessaire.

Et puis il y a, comme toujours, une foule d’entretiens personnels. Un jour un matelot vient me trouver : " J’ai appris par untel qu’on pouvait vous parler aussi de cela ... Alors voilà, pour me marier, j’hésite entre ... " Et il me cite cinq noms de Brestoises ou de Paimpolaises que je ne connaîtrai jamais. D’écouter mes questions lui avait sans doute permis d’y voir plus clair car deux ou trois mois après, il me dit : " C’est bien, je n’en ai plus que trois ... " Dont deux qui ne figuraient pas dans la première liste. Je l’aidais encore de mon mieux, si bien qu’encore un peu plus tard il m’aborde, rayonnant : " Je sais, c’est Patricia ! " Naturellement par discrétion j’ai changé le prénom. Mais grâce à Dieu, l’amour est plus fort que la guerre !

 

 

Ô MA JOIE, JERUSALEM.

Escale du La Fayette à Haïfa.

 

Article paru dans le revue " Cols Bleus " du 15 février 1997.

 

Chacun réagissait à sa manière, personne n’était indifférent : on allait faire escale en Israël. Plusieurs ont entendu l’antique demande : " Priez pour nous à Jérusalem ! " Il n’y avait plus qu’à s’habiller le cœur, comme le Petit Prince de Saint-Exupéry, pour se préparer à la rencontre. Et la grosse mer qui nous portait n’y était guère favorable.

Il fallut un peu patienter. Arrivés devant Haïfa le mercredi 11 décembre 1996 au matin, nous avons embarqué une vingtaine d’officiers israéliens intéressés par notre frégate furtive et notre hélicoptère Panther. Les démonstrations se succèdent et c’est dans la bonne humeur que nous avons fraternisé autour d’un buffet au carré. Tant de souvenirs des guerres récentes de la région, tant d’interrogations sur ce jeune pays et son armée nous ont fait paraître rapide cette rencontre. L’accueil chaleureux de la marine israélienne confirma ensuite que le contact était bien établi.

Nous sommes à quai en fin d’après-midi, permissionnaires à dix-huit heures. Il faudra attendre le lever du soleil pour découvrir la Terre Sainte, entrevue dans la brume et le contre-jour le matin, sous la bruine le soir. La nuit tombée, on découvre un marchand de souvenirs. Il vend des pierres du monde entier. Pour des pierres bleues de la région d’Eïlat, il est tout heureux qu’on lui fournisse un argument de vente : " Oui, elles viennent des mines de cuivre du roi Salomon ! " Il semble penser avoir rencontré un érudit. Un proverbe dit : " Jérusalem prie, Haïfa travaille, Tel-Aviv s’amuse. " Beaucoup, ce soir-là, on trahi la réputation de Haïfa, certains en priant.

Le lendemain, quatre-vingts personnes et plus prennent place dans les deux cars qui nous mènent à Jérusalem : les autres sont retenus par le service ou diverses obligations. Nous longeons la côte galiléenne, évitons Tel-Aviv, l’autoroute escalade les pentes raides des montagnes de Judée. Notre guide, Salomon, qui est né au Maroc et parle un bon français, nous explique l’institution des kibboutz, réalisation typique de la mentalité israélienne. A l’origine, des colons se sont groupés pour leur autodéfense. Puis ils ont mis leurs bien en commun, plus qu’en coopérative, en des sortes de monastères laïcs pour les familles. Le point faible : peu de contacts entre les parents et leurs enfants. Mais une excellente instruction : deux et demi pour cent de kibboutzniks dans la population fournissent la moitié des pilotes de l’armée de l’air.

Après un peu plus de deux heures de route, nous arrivons vers neuf heures trente à Jérusalem, porte de Jaffa. Nous y trouvons Sœur Charles-Thérèse. Nous commençons par le Mont des Oliviers, avec sa superbe vue sur les remparts et l’esplanade du Temple occupée par les fameuses mosquées d’Omar et d’El-Aqsa. Les commentaires de Salomon et ceux de la Sœur se complètent. Puis nous nous hâtons vers la basilique du Saint-Sépulcre, où l’aumônier pourra dire la messe à onze heures. A l’entrée, Salomon passe avec élégance le relais à la Sœur : " Vous êtes ici chez vous. "

Pendant qu’après une rapide visite Salomon entraîne à l’écart une partie du groupe, quelque vingt-cinq marins entrent dans la chapelle du Saint-Sacrement où une tradition situe l’apparition de Jésus à Marie sa Mère, juste après sa résurrection. En ce temps de préparation à Noël, la liturgie de Pâques surprend un peu. Mais on est dans l’ambiance : à quelques pas d’ici Jésus est mort, a été enterré, est ressuscité. On apprend à voir les faits plutôt que les images. Les tableaux montrant Jésus vainqueur devant les gardes du tombeau expriment bien la victoire du Christ, mais pas la réalité : quand la pierre fermant le sépulcre est roulée, les soldats ont eu la stupeur de constater qu’il était vide. Avant la mort, l’âme reste soumise aux lois physiques. Après la résurrection, le corps est régi par les lois spirituelles.

Vers midi le groupe se trouve de nouveau au complet. Salomon nous guide à travers la vieille ville. On ne peut éviter d’évoquer les combats de 1948, 1956 et 1967 qui s’y sont déroulés. " Nous autorisons tout le monde à venir en pèlerinage, et j’en suis fier. " Tant de civilisations se sont succédé là ! Des puits dans la rue du Cardo permettent d’entrevoir les couches archéologiques jusqu’à près de dix mètres de profondeur.

Nous retrouvons le bus qui nous emmène au restaurant sur le mont dit " du Mauvais Conseil ". C’est là que Caïfe aurait dit à l’assemblée des notables, en parlant de Jésus : " Il vaut mieux qu’un homme meure pour tout le peuple. " Ce mont héberge aujourd’hui l’ONU. De là, on voit la vieille ville, enserrée dans les quartiers construits depuis un siècle et demi. La municipalité oblige à tout bâtir avec revêtement de pierre de taille ; La ville est blanche, au point de manquer de verdure.

Le ciel, d’un bleu parfait jusque là, se voile, ce qui va accentuer le contraste entre Jérusalem l’opulente et l’humble Bethléem. Jésus y est né, dix siècles après son ancêtre David. Celui-ci unifia les Hébreux en prenant Jérusalem pour en faire sa capitale, entre les deux groupes de tribus. Aujourd’hui, cette terre est divisée : on passe alternativement sous le contrôle de l’autorité israélienne et palestinienne. De nombreuses voitures de l’autre côté du poste : les travailleurs frontaliers doivent les laisser là pour se rendre à leur travail, par crainte des voitures piégées.

De nouveau, Salomon s’efface devant sœur Charles-Thérèse. On commence par la visite de la basilique byzantine de la Nativité. Elle ressemble à Saint Paul de Rome. Les perses, au début du VIIème siècle, l’ont laissée debout, ayant reconnu trois des leurs dans une représentation des Rois Mages au dessus de l’entrée. Un office orthodoxe s’y déroule dans le chœur. Nous passons de là vers la crèche. On y descend par quelques marches. Le pauvre lieu où Jésus a été adoré par les bergers est un peu surchargé de marbre et de dorure.

Dans l’enchevêtrement des souterrains et des grottes, nous arrivons là où a vécu Saint Jérôme. Il s’était établi là pour rédiger la Vulgate, première traduction latine complète de la Bible. Elle sera penddant quinze siècles la version officielle de la Bible en Occident, sera imprimée par Gütenberg et traduite par Lüther. Nous entrons ensuite directement dans la basilique catholique de Sainte Catherine, que nous sommes habitués à voir à la télévision pour la messe de minuit. Nous terminons par le très beau petit cloître, où l’on s’attend à voir l’instant devenir éternel.

Après une halte dans le magasin où Salomon nous conduit, qui lui aussi souligne le contraste avec les boutiques du Cardo, nous reprenons la route pour Haïfa. Dur retour au quotidien dans les embouteillages, il faut presque trois heures. Salomon a le mot juste : " J’en suis sûr, vous reviendrez ! " Un autre sentiment nous habite, non de nostalgie mais de tristesse : nous pensons à ceux qui ont dû rester à bord.

 

ESCALES AU MOYEN-ORIENT.

 

Ce texte a été rédigé début 1999, comme circulaire de vœux pour mes parents et amis. Il est ensuite paru dans la Revue Prytanéenne.

 

Que vous dire de Djibouti, notre port base? Cela paraît misérable. Malgré l’aide financière massive de la France, ce pays régresse. La mortalité infantile augmente. L’électricité n’est plus assurée que quelques heures par jour, il faut se réfugier dans des cités équipées d’un groupe électrogène commun. Autrement on doit se relever la nuit pour relancer le sien, sinon on perd tout ce qu’il y a dans le congélateur. En ville, chaque magasin ayant une climatisation a son groupe: il s’y fait un beau tintamarre!

Le pays est menacé par le conflit entre ses voisins. 150 camions-citernes avec remorque partent chaque jour de Djibouti chargés d’hydrocarbures pour l’Ethiopie, qui n’a plus de port depuis l’indépendance de l’Erythrée. Celle-a évidemment la tentation de couper la voie. Et la Somalie aurait bien du mal à rester neutre car une partie des Djiboutiens ne rêve que d’y être rattachée. Malgré cela on a le sentiment que les conditions du maintien de nos troupes sont très lourdes. Peu de familles y accompagnent encore nos militaires.

Nous sommes passés dans les six pays au Sud du Golfe Persique (donc ni en Iran, ni en Irak). Voici d’abord quelques caractéristiques communes à ces pays. Il y a 50 ans, les gens d’ici vivaient pour la plupart comme depuis des siècles, notamment sous la tente, avec leurs troupeaux de chameaux. Soudain est arrivé l’essor économique brutal, dû au pétrole. Et à partir des années 70, le rythme s’est encore accéléré. On efface souvent les traces du passé sous le béton.

Cela donne une curieuse société. Les villes sont ultramodernes, bien adaptées à la circulation, mais tellement impersonnelles! Nous sommes frappés de voir d’énormes voitures. Les souks ont évolué à différents stades en galeries marchandes, dont certaines n’ont rien à envier aux nôtres. Mais aussi quelle pauvreté pour les travailleurs immigrés! On préfère les Asiatiques (Pakistanais, Indiens, Philippins) qui ne peuvent pas invoquer la solidarité arabe pour obtenir des avantages sociaux; mais il y a un certain nombre de gens du Moyen-Orient: surtout Palestiniens, mais aussi Libanais, Syriens, Egyptiens...

Or la tendance s’inverse. Les Etats avaient prévu leurs budgets avec un baril de pétrole à 16 $ en moyenne, mais il est tombé à 12 $ depuis des mois. Aussi les pays remboursent mal leurs emprunts, renvoient des étrangers, etc. Les ports travaillent très en dessous de leurs capacités. L’Arabie Saoudite doit 3,5 milliards de francs à notre pays. Après la crise financière d’Asie, cela aura des conséquences sur l’économie occidentale, qui exportera moins vers ces pays, mais peut-être un peu plus vers les pays importateurs de pétrole ou de produits manufacturés.

Un autre phénomène dominant est l’Islam. Nulle part on ne voit de croix sur les églises, qui sont banalisées à l’extrême, quand elles existent. On regroupe sur un même terrain catholiques, orthodoxes et protestants. Le clergé est le plus souvent indien (Carmes notamment), mais on trouve aussi des Libanais (à qui on confie le soin des communautés francophones), des Italiens (Capucins) et exceptionnellement des Carmes américains. Il n’est pas conseillé de montrer une croix sur soi; si je le faisais, un incident gênerait et la marine et l’Eglise locale. Ne supportant pas le col fermé dans ces pays chauds et humides, je ne peux porter le col romain et je ressens la sagesse de l’Eglise qui dit aux prêtres de porter un habit ecclésiastique.

Le plus radical de ces pays est l’Arabie Saoudite. Il y a là une police religieuse chargée entre autres de faire fermer les magasins à l’heure de la prière. L’alcool est officiellement interdit. Les femmes ne peuvent pas conduire. Mais, peut-être parce que la baisse des ressources empêche certains de payer des chauffeurs, on parlerait d’autoriser les femmes de plus de 37 ans à conduire. J’espère qu’on les autorisera à entrouvrir suffisamment leurs voiles! Tout culte autre que musulman est strictement interdit. Or, sur 18 millions d’habitants, il y en a 9 d’étrangers, dont 450 000 Philippins, ce qui permet d’évaluer les catholiques à un demi-million.

Mais le système est fissuré. On fait venir dans certaines ambassades des ingénieurs météorologues - qui parlent de l’état du ciel - vers Pâques et Noël. Et puis il y a les " compounds ", sortes de concessions louées par des Arabes à une entreprise pour qu’elle y loge ses employés. La liberté dans un compound est fonction de la puissance de la société. Là seulement on peut voir des piscines. Et certaines entreprises font venir des gens qui s’occupent de météorologie dans les coumpounds, en plus de leur emploi normal.

Le Koweït vient ensuite, assez décevant. Il ne vit que des ressources pétrolières et du trafic d’alcool. On y trouve du sable et du béton, mais les gens ont l’air plus fiers du second. Les Koweïtis sont réputés pour placer tout leur argent à l’étranger. L’histoire semble commencer au moment de l’attaque irakienne de 1990. (Les Palestiniens auraient davantage pillé que les envahisseurs). On ne parle pas de la dynastie de l’émir, qui remonte au XVIIIème siècle. Cela ruine pourtant l’argument de Saddam Hussein, disant que cet Etat est une création anglaise d’après 1945.

Mais le Koweït est assez libéral pour les chrétiens. Le pays a son évêque. La cathédrale ressemble à ce qu’elle est, même sans croix. La cloche a été offerte par l’émir, mais on n’a pas le droit d’en sonner. L’évêque en a tout de même pris l’initiative le jour de la libération de la ville par les Alliés en 1991, où les gens en liesse se massaient sur l’esplanade.

Le Qatar est un petit pays niché dans une presqu’île touchant l’Arabie vers le milieu du Golfe. On ne peut pas y construire d’Eglise; mais un prêtre exerce son ministère assez librement dans des salles privées à Doha. A côté, il y a la petite île constituant l’état de Bahreïn. Une église a pignon sur une rue du centre-ville de Manama. J’ai rencontré un excellent confrère de la marine américaine, qui y est très présente.

L’Etat le plus important de la région après l’Arabie est une confédération: les Emirats Arabes Unis. Quand les Anglais y ont établi un protectorat au XVIIIème siècle, on l’appelait la Côte des Pirates. Des roitelets régnaient dans sept ports, s’y faisant détrôner régulièrement. La stabilité politique est venue grâce au protectorat: les dynasties de l’époque sont toujours en place. Chaque émir est souverain en matière intérieure, d’où une politique religieuse plus dure là où il y a moins de pétrole et davantage besoin de l’aide saoudienne.

La capitale politique est Abu Dhabi, où réside l’évêque responsable de tous les pays Arabes à l’exception du Koweït; la grande place économique est Dubaï, où l’on trouve aussi une belle paroisse. Quand l’église a été construite il y a une dizaine d’années, sans croix apparente, un inspecteur aurait voulu faire déposer les cloches. Heureusement, elle avaient été offertes par l’émir; on peut en sonner deux fois l’an, à minuit pour Noël et Pâques.

Nous aimons bien ce pays, très ouvert pour la région. D’ailleurs il a un passé maritime impressionnant et aujourd’hui encore des boutres vont caboter jusqu’en Inde et, dit-on, en Afrique du Sud. C’est probablement là que les Asiatiques sont le mieux traités. Il faut dire qu’à Dubaï la société est tout à fait cosmopolite : j’ai l’impression qu’un tiers seulement des habitants est originaire du pays. Du coup la presse locale parle en anglais du monde entier, et l’on mesure mieux l’effarant vide des quotidiens français. On a eu ces derniers jours beaucoup d’informations sans aucun parti-pris sur les persécutions des Chrétiens en Inde et en Indonésie. En Inde, ils ne sont que trois pour cent, ce qui fait tout de même près de trente millions! On leur reproche de convertir les parias, qui sont très mal considérés dans le système des castes.

Nous nous plaisons beaucoup aussi dans le sultanat d’Oman. C’est le plus chargé d’histoire. Il doit son nom à un chef venu du Yémen au IIème siècle. La région du Dhoffar, au Sud, est réputée depuis trois ou quatre millénaires pour son encens. Aux XVIème et XVIIème siècle les Portugais s’y étaient installés. Ils y ont construit d’admirables forts sur des rochers à pic dominant les ports, on en voit aussi à l’intérieur du pays, où le style en a été adopté.

Après avoir chassé les Portugais (implantés jusque dans les actuels E.A.U. où leurs descendants, dans un village, n’ont jamais voilé leurs femmes), le sultan de Mascate a pris toutes leurs positions sur la côte africaine, jusqu’à l’île de Zanzibar, aujourd’hui en Tanzanie, qu’ils tenaient encore au XIXème siècle. Les Zanzibarites ont commercé en swahili dans toute l’Afrique orientale; certains sont revenus tout récemment du Rwanda en Oman. Un Français sur place m’a dit que sa secrétaire omanaise parlait à la perfection le swahili, le français et l’anglais, mais refusait d’apprendre l’arabe !

Les Omanais sont attachants, et leur sultan leur fait comprendre que le pétrole est en voie d’épuisement, que le gaz ne durera pas longtemps. La gratuité des soins et des études ne durera pas forcément. Il investit dans la formation des jeunes pour remplacer les cadres étrangers. Il " omanise " les emplois subalternes: certains chauffeurs de taxis ne comprennent pas un mot d’anglais: les Pakistanais s’y entendent beaucoup mieux dans les autres pays.

Les constructions respectent de plus en plus le style local. Les résultats sont parfois surprenants, comme ces cabines téléphoniques ou ces Abribus en forme de tours crénelées... Mais la banque centrale est d’une très grande beauté. Les mosquées, même toutes récentes, sont belles, et l’on regrette qu’on ait souvent confié la construction des églises à des architectes voulant innover à tout prix, sans guère de sens du sacré.

Nous sommes allés ensuite en Mer Rouge: j’ai revu avec plaisir Pétra en Jordanie, avec ses monuments colossaux taillés dans la roche rouge. J’ai remarqué à Aqaba un nombre surprenant de boutiques d’alcool. Ce serait étrange dans un pays musulman à plus de 90%. La proximité de la frontière saoudienne fournit une explication.

Une escale à Port Safaga, sur la Mer Rouge près d’Hurgada, m’a permis de découvrir la Haute Egypte: Louxor trop rapidement, Assouan et même Abu Simbel et ses temples sauvés des eaux du lac Nasser. Je suis confirmé dans mon impression gardée d’un passage à Alexandrie et Le Caire: la religion égyptienne est fondée sur la crainte des forces de la nature, éléments ou animaux; on les divinise pour essayer de se les concilier. La divinisation du pharaon tient à ce qu’il est chargé justement de contrebalancer cette atmosphère de ténèbres, mais on exalte trop sa force guerrière, on a parfois l’impression d’être en présence de sacrifices humains. J’ai été ému de penser que les légions romaines avaient combattu à plus de 1000 km d’Alexandrie!

L’architecture égyptienne est bien digne de la nation qui a inventé la géométrie: il y manque l’esprit de finesse. Elle est imposante, impressionnante même, et l’on comprend bien que toute cette grandeur ait tant fasciné au cours des âges. Mais c’est trop cubique. Les peintures d’origine ne modifient pas mon jugement: ce qu’on en voit encore est beau. Mais J’ai essayé d’imaginer Saint Pierre de Rome sans couleur: il restait la lumière, les formes, les reliefs, les voûtes, les plafonds à caissons etc.

Pour l’escale à Eïlat, en Israël, j’ai fait un pèlerinage à Jérusalem, je suis allé voir les mines de cuivre de Timna, exploitées par les Egyptiens avant Salomon. A Massada, où les Juifs ont résisté très longtemps aux Romains, j’ai compris certains éléments de la pensée juive, pour qui devant Dieu, " un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour ". Quand ils célèbrent la Pâques, ils revivent la sortie d’Egypte avec Moïse. Quand ils se sont soulevés à Varsovie, ils revivaient ce que leurs ancêtres avaient fait à Massada : plutôt mourir que vivre esclaves.

De retour à Dubaï pour une période d’entretien, nous avons eu une belle messe de Noël, avec deux cent cinquante personnes, dont quelques dizaines du bord. Il y a eu cent soixante-quinze communions. La quête, faite par des matelots dans leurs bachis, a rapporté 6 300 FF, que nous avons remis à un orphelinat lors de notre passage à Madagascar. Les gens de l’extérieur comme du bord ont été très contents de cette messe. L’inconvénient, c’est qu’on a vidé à la paroisse la messe prévue par le confrère libanais qui l’assure habituellement en français. Heureusement nous sommes en bons termes...

 

ESCALES DANS L’OCEAN INDIEN.

 

Ce texte a été rédigé début 2000, comme circulaire de vœux pour mes parents et amis. Il est ensuite paru dans la Revue Prytanéenne.

 

Nous sommes passés aux Seychelles et à Madagascar, puis après avoir ravitaillé trois bateaux à la fois (la Jeanne d’Arc, sa " conserve " et une autre frégate) nous sommes retournés dans le Golfe Persique. A Bahreïn, j’ai pris froid (passer, en février, de 10° Sud, avec le soleil à la verticale, à 27° Nord, c’est dur!) et je n’ai pas pu sortir à Koweït sauf pour la messe du dimanche, juste avant de repartir. Et ainsi de suite, nous avons " refait " tous les Etats de la rive Sud du Golfe. Puis nous sommes repartis, vers mai, au Pakistan et en Inde, et enfin à l’île Maurice. De là nous avons erré en direction de l’Est de l’Océan Indien, attendant que le coup d’Etat prévu dans un pays de la zone se produise. Nos météorologues politiques s’étant trompés, nous sommes venus au mouillage aux Maldives après avoir entr’aperçu le brouillard de Ceylan (pardon, du Sri-Lanka). Ensuite, nous sommes rentrés à Djibouti, avec un saut au Yémen.

Les îles.

Les Seychelles et Maurice ont eu des destins parallèles : dépendances françaises prises par les Anglais durant les guerres napoléoniennes et non rendues ensuite (comme l’ont été Saint-Louis et Gorée au Sénégal, ainsi que La Réunion, par exemple), elles ont eu à lutter pour leur culture francophone et leur religion catholique. Indépendantes dans les années soixante, elles ont du mal à se débarrasser des séquelles de l’alliance passée alors avec Moscou. On y roule à gauche, mais ce n’est pas dû au communisme.

Les Seychelles sont un ensemble plus ou moins cohérent de poussière d’îles dont beaucoup sont inhabitées, dont d’autres se vident de leur population au profit de Mahé, l’île principale, où se trouve la capitale, Victoria. Ce pays qui s’étend sur des distances considérables n’a que 80 000 habitants et, si je me souviens bien, une vingtaine de prêtres, ce qui est insuffisant à cause de la géographie. L’évêque est un jésuite français. Un curé, parlant du bilinguisme, me dit: " On est contents de pouvoir ‘shifter’, choisissant la langue la plus adaptée à chaque sujet", montrant par là qu’il possède toutes les nuances de l’hexagonal actuel. La persécution pro-soviétique, matériellement, a surtout consisté à tenter d’empêcher ... les kermesses paroissiales ! En vain, d’ailleurs, vu le soutien à l’Eglise de la population profondément catholique. Mais là où les dégâts ont été beaucoup plus graves, c’est dans la mentalité des jeunes qui ont été endoctrinés. Peu après notre passage, la roupie seychelloise a été à nouveau convertible, ce qui devrait faciliter le développement: la majorité des gens vit très pauvrement. Les paysages sont beaux, avec des roches volcaniques et des palmiers sur fond de bleu-outremer, et les gens sont accueillants, quoique certains un peu sauvages dans les fonds de vallée. J’ai loué une voiture pour une journée - avec kilométrage illimité, me dit sans rire l’employé : l’île possède une centaine de kilomètres asphaltés!

A Maurice, tout a une autre dimension: il y a plus d’un million d’habitants. Le régime anglais a été très anti-français tout au long du XIXème siècle. Le gouverneur projetait de réenvahir La Réunion, puis d’empêcher la France de s’installer à Madagascar... Aujourd’hui il reste la question de Tromelin, un banc de sable français situé entre Madagascar et Maurice, revendiqué par celle-ci au temps de l’alliance soviétique: mais ça n’a d’importance que pour délimiter la zone économique exclusive avec la responsabilité pour les sauvetages en mer...

Mais la méfiance anti-française a servi de prétexte à la politique de protestantisation de l’île. On prétendait accepter les prêtres catholiques, pourvu qu’ils ne soient pas sujets français. On tâcha sans grand succès de faire venir des Belges et des Savoyards. C’est au Saint Père Laval, que Maurice doit d’être restée catholique et francophone. Français arrivé sur place sans autorisation, il a gagné l’estime et l’amitié des Noirs en vivant dans une pauvreté égale à la leur. Comme ils venaient d’être émancipés et refusaient de reprendre un travail, même rémunéré, mais qui leur rappelait les chaînes, ils étaient oisifs et dangereux. Voyant les effets bénéfiques de l’action du Père Laval, on le toléra, lui et ses confrères arrivés en renfort. Il y a chez lui du Saint Curé d’Ars, pour la pauvreté, et du Saint Vincent de Paul, pour l’organisation de l’apostolat et de la charité des laïcs, et pour l’influence bienfaisante sur le pouvoir. Car ayant converti les Noirs, il convertit aussi leurs anciens patrons qui, en général, avaient mené une vie bien peu édifiante. Finalement, le gouverneur anglais lui-même tenait grand compte de ses avis.

Une difficulté de Maurice vient de ce que pour remplacer la main-d’oeuvre noire émancipée, on a fait venir un grand nombre d'Indiens. Ils sont aujourd’hui majoritaires. Or on avait interdit au Père Laval d’exercer son ministère auprès de ces nouveaux venus. Du coup ils sont restés hindouistes et ne se sont pas fondus dans la population. Ils ont eu l’intelligence, à l’Indépendance, de ne pas s’aliéner les Franco-Mauriciens, qui détiennent le pouvoir économique, si bien que le développement n’a pas été cassé comme dans la plupart des pays récemment indépendants. Les capitaux n’ont donc pas été exportés, l’industrie de la canne à sucre a été diversifiée dans le textile et l’hôtellerie. Mais les tensions sont vives entre les 50% d’Indo-Mauriciens et les 30% de Noirs, laissés pour compte. Et cela sur fond de concurrence malgache, due à une main-d’oeuvre moins chère. J’ai acheté une maquette de voilier (le Soleil Royal): c’est aussi l’une des industries de l’île, qui a une légère tendance à se délocaliser. Mais si l’on devait payer ces travaux au prix de la main-d’oeuvre européenne, ce secteur d’activité disparaîtrait à peu près complètement.

Madagascar fait pitié. Nous avons fait escale à Diégo-Suarez (pardon, Antsiranana), au Nord de l’île. La côte, très découpée en raison d’un relief volcanique assez jeune, donne des paysages splendides avec des forêts où l’on entrevoit des lémuriens en contre-jour dans les hautes branches (je ne peux pas dire que je n’en ai pas vu, mais je n’ai rien distingué). Seulement, à partir des années soixante-dix on a privilégié là aussi l’alliance avec les communistes de Moscou et cela a été la catastrophe économique. De plus, comme en ex-URSS et ailleurs, le dégel laisse apparaître au grand jour une corruption que l’on connaissait déjà mais sans en soupçonner l’ampleur. Du coup se raniment les vieilles divisions entre les tribus côtières qui avaient accepté l’aide de la France, et les Mérinas des Hauts-plateaux dont le roi, au début du XIXème siècle, ne voulait pas d’autre frontière à son royaume que l’océan. J’ai sans doute mal cherché, mais je n’ai pas trouvé de librairie à Diégo-Suarez, et j’étais perplexe en voyant tous ces enfants qui apprenaient à lire.

Nous avons admiré le travail de Soeur Jeannine Couve, une Ardéchoise, qui depuis trente ans dirige un orphelinat. J’ai aussi aimé l’ardeur des gens du bord à lui venir en aide, spécialement le quartier-maître major qui se rappelait son précédent passage. Chaque escale de notre marine nationale est une aubaine pour cette fondation très pauvre qui fait un bien énorme. Les musulmans sont bien implantés dans cette partie de l’île, dont les chefs, en se convertissant, espéraient recevoir une aide militaire des seigneurs musulmans venus du Nord, toujours contre les prétentions territoriales des gens du centre du pays. Mais l’Eglise catholique est majoritaire sur l’ensemble de Madagascar.

Les Maldives sont un archipel de plusieurs centaines de kilomètres le long d’un méridien qui passe par Bombay, sur la côte Ouest de l’Inde. Le mot " atoll " est maldivien: en fait ce pays n’est qu’une succession d’atolls. La superficie en est donc négligeable et le point culminant disparaîtrait si l’océan montait de quelques mètres! Il y a quelques dizaines de milliers d’habitants sur la capitale, une île de moins de trois kilomètres de long; et les autres îles au total en ont moins. Les habitants, islamisés au Moyen-Âge, vivent de la pêche et du tourisme. C’est un paradis pour les amateurs de plongée sous-marine. Les coraux sont morts la plupart il y a deux ans à cause de l’inversion climatique liée au courant " El Niño ". Mais en simple apnée, j’ai vu de très beaux poissons. Au " club Med’ " où j’étais allé prendre un repas en groupe, j’ai vu un serveur dont le prénom est " Laval ": un Mauricien, évidemment. Les rares catholiques n’ont pas de messe.

 

Encore La presqu’île arabe.

Un nouveau séjour dans le Golfe m’a permis de vérifier que la première impression en escale est souvent la bonne, même si elle doit être affinée par la suite. Je n’avais pas remarqué, par exemple, que le clocher de la cathédrale de Koweït, qui est en armature métallique, comporte une croix discrète en poutres parallèles sur chacune de ses faces. A Bahreïn, la croix en pierre est bien visible sur le pignon de l’église aux formes plus classiques. L’Emir de cette île est mort quand nous étions là; le dernier personnage qu’il ait reçu en visite officielle fut notre amiral. Aussitôt les forces de l’ordre ont quadrillé la casbah, fait fermer tous les commerces, etc. Nous avons eu du mal à récupérer les photos données à développer: notre marchand pakistanais a pris des risques - et des bénéfices.

Dans un pays voisin, j’ai pu aller voir les ruines d’une église du IVème siècle. Elle a été découverte il y a une quinzaine d’années par des Américains partis faire un pique-nique en plein désert près des oléoducs (quel romantisme!). Au moment de repartir, l’un de leur quatre-quatre était ensablé et en le dégageant ils ont trouvé un mur. L’évêque, qui était présent incognito dans une ville proche, m’a confirmé qu’il y a vu quatre croix sur les murs. Quelques mois plus tard, elles avaient disparu. Mais dés qu’on voit l’édifice, on n’a pas de doute sur sa destination. Officiellement, il n’existe pas. Si l’on insiste, les autorités disent qu’il n’est pas visible, étant dans un périmètre de fouilles archéologiques. Mais le grillage s’enjambe très bien à l’heure de la sieste. Il y a un guide touristique qui en parle comme d’une église nestorienne du IVème siècle, mais le nestorianisme est né au Vème :on peut donc être sûr que la messe a bien été célébrée là en pleine communion avec l’Eglise véritable. Nous avons prié pour les derniers chrétiens morts là sans proches pour le faire. J’ai ramassé, un peu comme des reliques, des morceaux de poteries d’époque, fort reconnaissables à leur verni bleu-vert.

Le Yémen a pratiqué un isolationnisme farouche, a été touché par une grave guerre civile qui opposait aussi l’Egypte de Nasser et l’Arabie Saoudite. Récemment, le pays a fusionné avec l’ancienne colonie britannique d’Aden, dit Yémen Sud alors qu’il est au total beaucoup plus au Nord (le Yémen historique, dit du Nord, est en fait le plus à l’Ouest). L’Est a voulu reprendre son indépendance mais l’Ouest a eu le dessus. L’unité nationale n’est pas réalisée, et de nombreuses tribus autonomistes s’en prennent aux touristes. J’ai demandé à notre guide à quelle heure était prévu notre enlèvement, il m’a répondu que ce n’était pas prévu avant de comprendre cet humour occidental déconcertant. Il parle un bon français alors qu’avant le dégel d’il y a quelques années, pratiquement personne dans le pays ne parlait de langue étrangère, sinon probablement pour des raisons militaires et diplomatiques l’anglais et le russe. J’ai beaucoup aimé au cours de cette excursion de visiter en tout-terrain une vallée peu touchée par le monde moderne. Vous avez sûrement vu des photos de ces villes bâties comme sur des nids d’aigles. Un marin s’est approché de la falaise entre deux maisons qui la bordent: les enfants qui nous accompagnaient (espérant rémunération) en étaient tout effrayés. Ils vivent comme dans un monde d’en haut d’où on ne peut pas passer dans le monde d’en bas ni le regarder... Là, je n’ai pas eu de contacts avec l’Eglise, qui a beaucoup de difficultés.

 

L’empire des Indes.

Il reste à parler du sous-continent indien, comme on dit depuis qu’a éclaté l’empire britannique des Indes. On y roule à gauche: les Anglais ont tort de dire que seul le reste du monde s’obstine à rouler à droite. Dés qu’on arrive à Karachi, le grand port du Pakistan, on est dépaysé car ce n’est déjà plus le Moyen-Orient, malgré l’Islam dominant, c’est bien l’Asie. Mais en sortant du bateau j’avais surtout été saisi par une forte odeur chimique, comme quand on entre dans un laboratoire photographique. Les catholiques sont une infime minorité, à qui on mène la vie dure. Beaucoup sont venus des anciens comptoirs Portugais au temps des Anglais; mais certains ont été convertis par des missions des fils de Saint François. Il y a une ville qui s’appelle Mariamabad - Ville Marie - ce qui ne pose pas de problème, puisque les musulmans savent que Jésus venait de la part de Dieu et est né d’une vierge. Nous avons visité un foyer pour enfants handicapés, tenu par des religieuses: c’est le seul du pays.

Nous avons visité un chantier de démolition de bateaux. On lance à toute force, à marée haute, des gros bateaux trop vieux vers la plage; quand ils s’échouent, on laisse filer les ancres, dont les chaînes sont ensuite tirées par des treuils solidement ancrés dans le sable. Puis on entre dans le bateau par les superstructures et un trou pratiqué à la base de l’étrave, on vide tout puis on démonte la coque. Nous n’avons pas vu d’échouage, mais une demi-douzaine de bateaux à différents stades de destruction sur deux kilomètres, ça vaut le coup d’oeil. Evidemment, la mer et le sable y sont plus sales encore qu’au port. Peut-être en lien avec ce chantier, il y a au Pakistan une industrie d’instruments de marine en cuivre, faits à l’identique des modèles anciens: boussoles, sextants, etc.

En allant à ce chantier, situé au Baloutchistan (donc à l’Ouest de Karachi), nous étions sous escorte militaire. A un arrêt de la colonne, le véhicule avec mitrailleuse qui nous suivait a rejoint celui de tête. J’en ai parlé à un militaire français connaissant la région: y a-t-il si peu de danger que les deux pièces principales de l’escorte se mettent ainsi à portée de tir d’une même arme? D’après lui, il y avait effectivement peu de danger, mais l’escorte avait un rôle dissuasif non inutile dans le contexte chaotique du pays. Cependant, précisait-il, même en guerre ils ont ce comportement, d’où les bilans extrêmement élevés des combats dans la région. C’est vrai que le contexte intérieur est instable; dans le hall d’entrée de la grande poste de Karachi j’ai vu un garde avec un fusil d’assaut. Et j’ai entendu dire - avec une exagération certaine - que certains Pakistanais s’imaginent le fond de la mer, devant Karachi, tapissé de sous-marins indiens à l’affût. Et quelques semaines après, éclatait une nouvelle guerre au Cachemire.

Heureusement, cela n’a pas commencé quand nous étions là au milieu, car de Karachi nous sommes allés à Bombay. Ce nom viendrait du portugais et signifierait la bonne baie. Mais aujourd’hui, cela s’appelle Mombay (prononcer môme-baille). Nous étions au mouillage, dans une baie pas si bonne que cela, car elle est ouverte au Sud-Ouest, d’où venaient les vents dominants quand nous nous y trouvions. Cela nous valait d’emprunter des barcasses pour aller à terre et d’y prendre un maximum d’embruns dans la figure. Or l’eau est particulièrement polluée là et ce n’est sûrement pas aussi recommandé que les bains de boue de nos stations thermales. C’est amusant de voir une foule asiatique grouillante dans un centre-ville aux immeubles de style victorien et colonial tout à la fois. L’artisanat local dénote un très grand sens artistique.

J’ai eu peu de contacts avec l’Eglise. Et je le regrette car dans ce pays elle est très éprouvée. Les intégristes hindouistes dont le parti est au pouvoir reprochent aux chrétiens de faire des conversions parmi les parias, les membres de la caste la plus basse. Du coup ils commencent à s’y intéresser. Dans ce pays, les chrétiens ne sont que quelques pour cent de la population, mais cela fait tout de même des dizaines de millions de personnes, puisque l’Inde a un milliard d’habitants. Mais ils tiennent 50% des hôpitaux: pour l’hindouisme aider quelqu’un qui souffre, c’est lui rendre un mauvais service, car ses souffrances ne sont que l’expression de son " karma ". Ce mot désigne dans ce système le destin que chacun s’est forgé dans une vie précédente par son comportement bon ou mauvais. Aider quelqu’un ce serait donc l’empêcher d’expier ses fautes et lui préparer des tourments pour sa vie suivante... Je suis allé (en barcasse par mer agitée...) à l’île Eléphanta, où un vieux temple est dédié au dieu-éléphant. Sur certains autels, on voit des offrandes à ce dieu. L’hindouisme, c’est aussi un polythéisme et cela fait un choc d’en prendre conscience, comme d’un phénomène contemporain.

Pour en savoir plus, engagez-vous dans la marine !

 

 

MISSION AU KIRGHIZHISTAN.

 

Ce texte a été rédigé début 2003, comme circulaire de vœux pour mes parents et amis.

 

Le 23 juillet on a commencé à me parler du Kirghizistan. J’ai dû me plonger dans mon atlas à la page de la Chine... Et le 10 août j’arrivais à Manas, où se trouve l’aéroport international de Bichkek (qui s’appelait Frounzé au temps de la colonie russe). Sur cet aéroport il y avait une base américaine. Un détachement français de 400 personnes y était aussi depuis février, avec six " mirage 2000 " et deux avions ravitailleurs. Ils survolaient tous les jours l’Afghanistan, prêts à soutenir les troupes au sol, et au début ils ont eu plusieurs fois à tirer des missiles. A la fin, c’était seulement pour le cas où on aurait rencontré une résistance imprévue.

En tout cas cela a été pour moi une occasion de nombreuses découvertes, et d’abord l’armée de l’air en opérations à l’étranger. Nous, nous étions au calme, dans un pays tranquille et accueillant. Mais les équipages des avions avaient des missions longues et difficiles, certes pas exemptes de danger. C’était intéressant de voir comment fonctionne le soutien de ces missions de guerre. Un simple exemple : le sauvetage des équipages éjectés en parachute incombait aux Espagnols ; mais comme leurs hélicoptères ne pouvaient pas monter suffisamment dans les montagnes, il y avait aussi une cellule qu’on pouvait parachuter en haute altitude pour porter secours à des équipages blessés et les ramener à portée des hélicoptères. Heureusement ils n’ont pas eu à faire autre chose que des exercices. N’empêche, c’est du sport.

Et puis il y avait la collaboration internationale. Huit pays étaient représentés dans le camp. L’aumônier en chef américain était un catholique, mais il y avait aussi des protestants : un Américain, un Néerlandais, un Danois, un Norvégien... Le confrère américain a perdu sa mère et est retourné aux Etats-Unis pour quinze jours. J’ai dû le remplacer pour quatre messes en anglais - j’ignorais que je savais dire la messe dans cette langue, mais cela ne s’est pas mal passé. Il y a même un colonel qui a dit que mon anglais était excellent : c’était le chef du détachement coréen !

Enfin il y a eu la découverte du pays. Bien que je sois resté un peu trop confiné pour mon goût, j’ai quand même eu là de quoi réfléchir. Les Kirghizes sont des nomades, aujourd’hui encore, beaucoup habitent sous des yourtes et se déplacent pour la transhumance. Ces cavaliers élèvent aussi des moutons, des bovins et même des yacks. Romantisme à part, le saucisson de yack n’a guère de goût. Il y a des vallées très fertiles où l’agriculture est très riche. Les montagnes culminent à 7500 mètres (au pic du Communisme et au pic Lénine, par exemple - cela m’a rappelé le Lac ex-Idi-Amin-Dada, entre le Zaïre et l’Ouganda). Ces montagnes ont ceci de particulier qu’il n’y a pas de forêt, on passe directement des pâturages aux rochers et à la glace. Cela donne des paysages grandioses, mais ce n’est pas sans poser de problème, car les forêts ont disparu à cause des incendies des pasteurs : l’herbe est meilleure là où la forêt a brûlé, c’est donc de l’élevage sur brûlis, en quelque sorte. Il faudrait reboiser en urgence, mais je ne crois pas que la population y soit prête, ni qu’il y ait une volonté politique.

En tout cas les Kirghizes nous ont bien accueillis et les Français ont la cote : un exemple amusant est la tour Eifel de huit mètres de haut qu’ils nous ont donnée pour le quatorze juillet. Elle a trôné sur la place du détachement français dans le camp, et les Américains venaient se faire photographier là-devant ! Elle est aujourd’hui devant notre agence consulaire. A la rentrée 2001, il y avait quinze inscrits à l’Alliance française ; à la rentrée 2002, ils étaient trois fois plus. La France représente aujourd’hui pour eux autre chose que ce qu’ils voient de la révolution de quatre-vingt-neuf au musée Lénine de Bichkek.

Car la statue du grand homme trône encore dans la capitale de cette ancienne colonie soviétique qui n’a pas vraiment tourné la page. J’y suis allé faire mes dévotions : d’un mouvement ample il semble désigner les lendemains qui chantent, j’ai conseillé à un aviateur qui m’accompagnait de le prendre en photo de manière que son pouce soit sur son nez. L’économie est désorganisée, et certains regrettent l’ancien régime, sans se rendre compte que ce sont les erreurs de celui-ci qui les ont maintenus dans le sous-développement. Par exemple, dans les plaines il y a des travaux considérables d’irrigation, abandonnés et parfaitement inutiles, puisqu’avec une nappe phréati

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