31.10.2007

SAINTS AFRICAINS.

QUELQUES SAINTS D’AFRIQUE

ET DES ÎLES DE L’OCÉAN INDIEN.


INTRODUCTION.

  Certains seront surpris de trouver ici des saints qu’ils n’auraient pas pensé à rattacher au monde africain. C’est vrai déjà des Docteurs de l’Eglise de l’Antiquité. L’Occidental considère volontiers les Athanase ou les Augustin comme grecs ou romains. Il n’a pas tort. Cependant il faut savoir que le Noir chrétien est fier de revendiquer lui aussi leur paternité.
 Les missionnaires du XIX° siècle sont eux-mêmes à l’origine de ce fait: partant d’Alger dont leur fondateur, le Cardinal Lavigerie, était l’évêque, les Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) invoquaient Saint Augustin pour leur apostolat. Mais de toute façon le seul fait pour ces saints d’être nés et d’avoir vécu en Afrique suffit aux Noirs pour s’en reconnaître solidaires.
 De plus la similitude de destin des territoires de toute l’Afrique aux XIX° et XX° siècles explique également ce trait, qui est valable aussi pour Madagascar. D’ailleurs certains jeunes Noirs demandent ingénument à leur professeur d’histoire si Hannibal était noir, alors que c’était un Phénicien parlant grec!

 Va pour les saints nés en Afrique, concédera-t-on. Mais pourquoi considérer comme africains les Benoît de Sicile ou les Martin du Pérou? Ce n’est pas seulement à cause de la couleur de leur peau. C’est surtout que le drame présent de nombreux pays africains pousse leurs habitants à se reconnaître dans l’existence tragique de leurs ancêtres déportés comme esclaves. A Benoît l’Africain de Sicile est dédiée une paroisse à Mbodienne au Sénégal et Martin de Porrès a sa statue dans la cathédrale d’Abidjan.
 Les habitants de l’Afrique Noire se sentent très liés aux Noirs du Nouveau Monde. La réciproque est moins vraie, mais on peut trouver ce sentiment dans nombre d’écrits de l’Antillais Aimé Césaire ou plus près de nous dans le livre « Roots » d’un Noir Américain en quête de ses racines. Au reste Les formes de l’art noir sont très semblables sur les deux rives de l’Atlantique.
 Le critère ainsi retenu n’est pas un critère de race: les catholiques sénégalais conservent pieusement le souvenir du Père Brottier grâce à qui la cathédrale de Dakar fut édifiée. Mère Anne-Marie Javouhey a une rue qui porte son nom près de la cathédrale de Saint-Louis. Ce ne sont que deux exemples du souvenir affectueux des Africains pour leurs premiers évangélisateurs, dont beaucoup périrent peu de temps après leur arrivée et sont souvent d’authentiques saints même s’ils ne seront jamais canonisés.

 Mais si l’on peut admettre d’avoir rattaché les saints de Madagascar au destin africain, ne va-ton pas trop loin en y rattachant les saints des Mascareignes? Non, car Mère Anne-Marie Javouhey y envoyait ses filles en même temps qu’au Sénégal ; les méthodes d’évangélisation du Père Laval à Maurice ont fait école en Afrique, et son contemporain le Frère Scubilion voulait aller participer à la mission à Madagascar car, disait-on avec raison, elle était alors plus dure qu’à La Réunion.

 Tout cela nous rappelle que la solidarité naturelle de toute l’humanité est portée à sa plénitude dans la communion des saints. Celle-ci est avant tout solidarité avec Dieu. Si bien qu’on ne s’étonne pas que le récit du martyre des jeunes Ougandais à la fin du XIX° siècle n’ait rien à envier aux récits des martyres de l’Empire Romain.
 Presqu’au moment où Paul VI en faisait la constatation, Anuarite souffrait au Zaïre une passion qui la reliait directement à Félicité et Perpétue. Elle avait été précédée par son compatriote Bakanja: lui aussi, comme les martyrs de l’Antiquité, avait témoigné de la liberté suprême de ceux qui sont unis à Dieu.

 Ainsi en racontant les vies des saints de l’Afrique, c’est presque toute l’histoire de ce continent qu’on parcourt. Faut-il s’en étonner? Les saints font l’histoire. Mais ce qui manque de l’histoire de l’Afrique dans l’histoire de ses saints, c’est ce qui ne relève pas de l’histoire de l’Eglise. Celle-ci est sainte. Aussi son histoire est celle de la sainteté.
 Puissent donc les saints africains nous rappeler que s’il y a des pécheurs dans l’Eglise, ils n’y sont pas à raison de leur péché présent, mais à raison de leur péché pardonné, donc de leur sainteté. Puissent-ils nous obtenir - prions-les en - cette sainteté qui fait de nous de vrai fils de l’Eglise pour être comme eux des vrais fils de Dieu.
 


SAINTES FELICITE ET PERPETUE. Martyres tunisiennes.

  En l’an 203, cinq personnes furent arrêtées près de Carthage, une sixième leur fut ajoutée en prison en ville. Leur crime: c’étaient des chrétiens et l’empire romain était en pleine fureur contre eux. Dans ce petit groupe, il y avait deux femmes, et c’est leur culte qui s’est développé.
 Perpétue faisait partie de l’aristocratie locale. Mariée, elle allaitait encore sa fille quand elle fut emprisonnée. Félicité était une esclave. Toutes deux montrèrent un courage exemplaire lors du procès et du supplice. On raconte que les organisateurs du spectacle les firent exposer nues dans un filet promené au dessus des spectateurs par les grues destinées à tendre les toiles au-dessus des gradins. C’est sans doute un élément ajouté à un récit de leur martyre d’abord historiquement fidèle.
 Finalement, elle furent livrées aux bêtes avec trois de leurs compagnons, le dernier étant mort en prison. C’était le 7 mars 203. Leur passion rapporte: « Le visage des martyrs était radieux, ils étaient beaux. Ils étaient émus non de peur mais de joie. »
 

SAINT ATHANASE. Patriarche d’Alexandrie, cinq fois exilé.

  Né vers 290, le diacre Athanase participe avec le patriarche d’Alexandrie au Concile de Nicée, près de Constantinople en 325. Toute sa vie il sera fidèle à défendre la foi chrétienne qui y fut définie dans un texte qui constitue encore aujourd’hui notre « Je crois en Dieu »: Jésus est le Fils de Dieu, « consubstanciel » au Père (ce qui signifie bien plus que « de même nature que le Père »).
 En 328 il devient à son tour patriarche d’Alexandrie en Egypte. Un patriarche est plus qu’un archevêque: celui-ci n’a rigoureusement aucun pouvoir dans les autres diocèses. Au contraire un patriarche définit les livres de prières et la discipline ecclésiastique à l’intérieur d’une tradition spirituelle donnée, et cela pour tous les diocèses appartenant à son « rite ».
 Athanase a fort à faire: Arius était alors prêtre à Alexandrie. Il a donné son nom à l’arianisme, sa doctrine qui nie précisément que Jésus soit égal à Dieu le Père. Or l’empereur romain de Constantinople a pris le parti des Ariens. En 335 il exile Athanase à Trèves en Allemagne.
 En 337, à la mort de l’empereur d’Orient, Athanase rentre à Alexandrie, d’où il est contraint de fuir en 339 devant un patriarche usurpateur arien. A Rome, il rencontre le Pape et reçoit le soutien de l’empereur d’Occident. La mort de l’usurpateur en 345 lui permet de revenir à Alexandrie.
 Pendant une dizaine d’années, Athanase est plus tranquille. Il soutient les efforts d’évangélisation en direction de l’Ethiopie et de l’Arabie. Il encourage les débuts des moines. C’est en Egypte en effet que Saint Antoine (250 - 356), parti au désert comme ermite, s’était trouvé finalement entouré d’une communauté de disciples; Athanase écrira sa vie, qui aura une influence décisive sur le développement monastique en Occident.
 Mais au gré des changements d’empereurs, Athanase doit encore à trois reprises quitter Alexandrie: en 356 sous Constance, avec un retour de quelques mois en 361; Julien l’Apostat l’exile à nouveau et meurt en 363; Jovien rappelle alors Athanase que Valens expulse en 365. Enfin en 366 le patriarche victorieux retrouve définitivement sa ville. Il y meurt en 373.
 Athanase fut sans doute le plus énergique défenseur de la vraie foi, dans tous les temps. Ses écrits pour expliquer la foi de l’Eglise en la divinité de Jésus font de lui un « Père de l’Eglise », c’est à dire un des écrivains fondateurs de la tradition chrétienne, dans le système de pensée gréco-romain. Il figure aussi au nombre des « Docteurs de l’Eglise », c’est à dire des théologiens dont l’enseignement est valable pour les chrétiens de tous les pays et de tous les temps.
 

SAINT PACOME.

  C’est en Egypte aussi que Saint Pacôme (292 - 348), lui aussi soutenu par Athanase, écrit pour les moines une règle qui aura une grosse influence en Occident.
 


SAINT AUGUSTIN. Un païen converti rayonne depuis l’Algérie.

  Augustin naît à Tagaste (l’actuel Souk-Ahras, en Algérie) en 354. Il est citoyen romain d’origine provinciale. Son père, un petit fonctionnaire lui assure une excellente formation intellectuelle. Sa mère, chrétienne, ne le fait pas baptiser. Alors qu’il était étudiant à Carthage, il eut un fils, Adeodat, en 372.
 Rentré à Tagaste, son père étant mort chrétien, il est l’objet de pressions de la part de sa mère, Sainte Monique, qui veut qu’il soit baptisé. Or sa formation intellectuelle, si elle lui a donné le goût de la recherche métaphysique, ne l’a pas disposé à la foi chrétienne. Il se tourne vers le manichéisme, doctrine qui imagine l’existence de deux dieux égaux, en lutte perpétuelle: l’un pour le bien, l’autre pour le mal.
 En 374, Augustin enseigne la rhétorique à Carthage. La rhétorique, art d’exposer les arguments, tient lieu de philosophie chez les Romains qui ne parviendront jamais à égaler les Grecs dans ce domaine. Seul Saint Augustin y parviendra, mais dans le domaine de la théologie. Mais justement argumenter pour briller ne semble pas lui suffire.
 Il s’installe à Rome en 383 puis l’année suivante à Milan où réside la cour impériale. Il est professeur dans l’enseignement supérieur puis orateur officiel. Il s’éloigne du manichéisme, s’attache à la doctrine du philosophe grec Platon et de son grand disciple d’alors, Plotin. Ce fait va orienter la pensée chrétienne et occidentale pour quelque dix siècles.
 A Milan, Augustin rencontre l’archevêque Saint Ambroise. Cet homme extraordinaire ouvre l’esprit d’Augustin à la compréhension de la Bible. Jusqu’alors, celui-ci n’y avait rien trouvé d’intéressant. A présent il entrevoit le rôle de Jésus-Christ sauveur. Et Sainte Monique, accourue à Milan, renforce cette influence par ses prières.
 En 386, Augustin se convertit. Il abandonne sa chaire d’éloquence, se retire avec quelques amis à la campagne et reçoit enfin le baptême à Pâques 387. Sur le chemin de leur retour vers l’Afrique, Sainte Monique meurt à Ostie, le port de Rome. Demeuré là, il y combat le manichéisme par sa parole. En septembre 388 il s’embarque pour Carthage puis Tagaste.
 Il y vend tous ses biens, en donne le prix aux pauvres, se retire et constitue ce qu’il faut bien appeler une communauté de religieux. Il évite soigneusement les lieux où il sait qu’on a besoin d’un évêque. Il sait en effet que les personnages de son envergure sont souvent choisis pour cette fonction selon le procédé un peu expéditif de l’époque.
 Un jour il se rend à Hippone et les fidèles demandent à l’évêque Valère de l’y ordonner prêtre; finalement en 395 il sera le successeur de Valère et l’évêché d’Hippone va devenir célèbre dans tout le monde chrétien. Augustin prêche, et ses sermons sont tant recopiés que des centaines nous en sont parvenus. De partout on lui demande son avis sur les questions théologiques de l’époque: ses réponses sont encore aujourd’hui d’actualité.
 Et puis il écrit des ouvrages plus directement inspirés par sa réflexion personnelle. Ce sont tout d’abord les Confessions, où il raconte son évolution spirituelle. Et il y a aussi « La Cité de Dieu », où il esquisse la première réflexion philosophique sur l’histoire, dans une perspective théologique.
 Dans son évêché Augustin mène à nouveau une vie religieuse avec ses compagnons. Il écrira une règle pour les religieux qui régit aujourd’hui la vie de centaines de milliers de personnes (Dominicains, chanoines réguliers, entre autres, et une foule d’instituts de religieuses). Il intervient dans les Conciles africains (réunions d’évêques d’Afrique du Nord). Les luttes contre les hérétiques ne manquent pas, notamment donatistes et pélagiens.
 Le 28 août 430 il meurt à Hippone même, alors que la ville est assiégée par les Vandales. Ceux-ci vont persécuter l’Eglise et préparer ainsi l’installation des Musulmans. Saint Augustin est honoré comme Saint Athanase et Saint Ambroise des titres de Père et Docteur de l’Eglise: son oeuvre est toujours vivante. Il faudra attendre le XIIIe siècle pour qu’avec Saint Thomas d’Aquin l’Eglise retrouve un génie de l’envergure d’Augustin.
 Ce qui attire en lui, c’est son expérience de conversion, de montée vers la lumière, qui lui fit dire à Dieu: « Fecisti nos ad te » - Tu nous a faits orientés à toi. Par cette expérience, dans laquelle se reconnaîtront tant de chrétiens, il a enraciné dans la conscience occidentale les convictions de l’Eglise sur la Trinité, la grâce, le péché originel et bien d’autres domaines.
 

SAINT BENOIT L'AFRICAIN.
Un esclave affranchi fait des miracles en Sicile.

  A la Renaissance, il y avait un certain nombre de Noirs en Europe du Sud: quand après une bataille les chrétiens prenaient le camp des Maures, ils y trouvaient des esclaves noirs. On ne pouvait ni retrouver leur pays d'origine, ni les intégrer à une société très différente de la leur.
 En 1524, alors qu'on sacre au Portugal le premier évêque catholique noir, fils du roi du Congo, Benoît naît de parents noirs: Christophe et sa femme Diane d'Arcan. C'était au village de San Filadelfio, aujourd'hui San Fratello, entre Palerme et Messine au Nord de la Sicile. Christophe était le régisseur d'un riche propriétaire qui affranchit Benoît le jour de ses dix ans.
 A dix-huit ans, avec ce qu'il a gagné comme berger, celui-ci achète une paire de boeufs et laboure les terres des paysans qui l'engagent. A vingt et un ans, il donne ses biens aux pauvres et à ses parents pour rejoindre un groupe d'ermites à l'appel de leur fondateur, Gerolamo Lanza.
 Il suit la même règle de vie que les autres mais bientôt des guérisons se produisent à sa prière. L'affluence devient alors telle que pour rester fidèles à leur vocation d'isolement, les ermites sont obligés de fuir à trois reprises vers des sites de plus en plus reculés.
 Vers 1557, à la mort du frère Gerolamo Lanza, Benoît est élu supérieur du groupe. Or en 1562 arrive un ordre du Pape Pie IV. A cause des excès de certains supérieurs, celui-ci dissout tous les groupes d'ermites: ils doivent se disperser et rejoindre des communautés ayant fait leurs preuves.
 Benoît entre chez les Capucins de Palerme, qui suivent strictement l'esprit de pauvreté de Saint François d'Assise. A 38 ans il repart ainsi à zéro dans une nouvelle vie. Au bout de trois ans il reçoit l'office de cuisinier. Sa charité et sa piété sont manifestes, des miracles se produisent qui seront consignés dans les procès de canonisation.
 En 1578 Benoît fut élu supérieur de son couvent - on dit "gardien" chez les Fils de Saint François. Il se récuse: il est illettré, il y a des prêtres bien mieux préparés que lui... Il gérera sa communauté au mieux des intérêts spirituels de ses membres. Au terme de son mandat de trois ans, il n'est plus que vicaire de son successeur et en 1584 il reprend son travail à la cuisine.
 Il meurt le 4 avril 1589. Des miracles sont encore obtenus en le priant. En 1592, alors que son corps est intact, son cercueil est placé dans la sacristie et en 1611 dans l'Eglise. Le procès de canonisation, ouvert dés 1594, aboutit enfin à la béatification de Benoît en 1743 par le Pape Benoît XIV et à sa canonisation  en 1807 par Pie VII. Peu après, le coup d'envoi de l'évangélisation du Sénégal est donné par Anne-Marie Javouhey.
 


SAINT MARTIN DE PORRES
Religieux dominicain au Pérou.

  Dix ans avant la mort de Saint Benoît, donc en 1579, naissait au Pérou Saint Martin. C’était un métis, né d’une mère mulâtresse péruvienne, Anna Vasquez, et d’un noble espagnol, Juan de Porrès. Sans le reconnaître, celui-ci s’occupa de Martin. Dans la société d’Amérique latine il n’y avait aucune possibilité de devenir célèbre pour qui n’était pas blanc. Les saints ne se soucient pas d’être célèbres. Mais il plaît à Dieu de faire connaître certains d’entre eux pour que nous aussi nous tâchions d’être saints où
que nous soyons dans la société.
 Martin apprit tout jeune le métier d’infirmier. Il entra ensuite chez les religieux dominicains où il ne fut jamais prêtre. Mais il fut tout naturellement l’infirmier de sa communauté, ce qui lui permit de soigner aussi tous les pauvres du voisinage, pour qui il demandait des aumônes. Sa réputation de sainteté fut telle qu’on le surnomma « Martin de la Charité ». Sa sollicitude s’étendait même aux animaux, créatures de Dieu eux aussi.
 Il mourut à Lima en 1639 et fut canonisé par le Pape Paul VI en 1962.
 

LA BIENHEUREUSE ANNE-MARIE JAVOUHEY, Apôtre des Noirs.

  Anne-Marie naît en 1779 à Chamblanc en Bourgogne, dans une famille paysanne aisée de dix enfants. Pendant la Révolution, ses parents abritent des prêtres réfractaires; souvent c'est Nanette, comme on la surnomme, qui leur sert de guide la nuit vers les lieux de leur ministère. Le catéchisme étant interdit, elle l'enseigne en cachette aux enfants du village à qui elle apprend à lire. Ce qui l’amène, à dix-neuf ans, à faire solennellement le voeux de se consacrer au Seigneur dans une vie religieuse destinée à l'éducation des pauvres et des orphelins.
 Elle fait plusieurs essais dans des communautés qui se reconstituent après l'anarchie sectaire de la Révolution, notament chez Sainte Jeanne-Antide Thouret à Besançon. Cependant elle ne se sentait pas « là où Dieu la voulait ». Une nuit, alors qu'elle était chez des trappistines en Suisse, elle eut une vision: elle était entourée de Noirs et une voix lui disait: « Ce sont les enfants que Dieu te donne, je suis Sainte Thérèse, je protègerai l'ordre que tu vas fonder ». Dom de Lestrange, moine trappiste qui assurait la direction spirituelle, l'encouragea à suivre la sainte volonté de Dieu. Anne-Marie sut toujours discerner celle-ci, et déclarait que c'était sa boussole.
 Elle essaie de fonder des écoles dans des villages. Elle a bientôt quatre compagnes, dont sa plus jeune soeur, Claudine. Monsieur Javouhey prète à ses deux filles la moitié de sa maison de Chamblanc, qui devient ainsi le berceau de la nouvelle communauté. En 1805, le Pape Pie VII s'arrête à Chalon sur sa route vers Paris où il allait couronner Napoléon. Anne-Marie et ses Compagnes obtiennent une audience, le Pape les soutient et à sa suite l'évêque d'Autun, Mgr de Fontanges. Elles s'installent d'abord dans un ancien couvent à Chalon et bientôt dans le grand séminaire désaffecté d'Autun.
 En 1806 la communauté est reconnue officiellement par l'Eglise. Enfin en 1807 les nouvelles religieuses prennent l'habit. Mère Javouhey rédige la règle de son Ordre, inspirée par la pensée de Saint Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites. Aux voeux de pauvreté, chasteté et obéïssance, elle ajoute celui de se consacrer à l'éducation de la jeunesse. Elle se rend à Paris pour obtenir des appuis, rénove le séminaire et installe son noviciat dans l'ancien couvent des Récollets à Cluny acheté avec l'aide de son père. Les novices en effet affluaient. Désormais elles seront les Soeurs de Saint Joseph de Cluny.
 Mère Javouhey avait envoyé quatre soeurs à Paris pour y enseigner avec une méthode nouvelle. Le Préfet de Paris écrivit au Ministre de l'Intérieur pour louer la nouvelle école. C'était la Restauration. Partout on voulait rétablir l'instruction. Le Gouverneur de l'Île Bourbon (La Réunion) demanda à Mère Javouhey de venir instruire et soigner ceux dont il avait la charge, blancs, noirs ou créoles. Après un séjour de formation dans un hôpital, quatre soeurs partirent en juin 1817 et autant en septembre 1819.
 Le succès de cette entreprise amena le gouvernement à demander à Mère Javouhey d'envoyer des Soeurs à Saint-Louis du Sénégal. Mère Rosalie Javouhey, une des soeurs d'Anne-Marie, fut nommée supérieure de la nouvelle maison. Devant les difficultés matérielles, l'aumônier des Soeurs revint en France. Cela décida Mère Anne-Marie à oeuvrer pour la formation d'un clergé spécifiquement missionnaire et d'un clergé indigène. Quelques prêtres noirs seulement furent alors ordonnés mais le vingtième siècle devait montrer avec éclat la justesse des vues de la fondatrice.
 Retenue d'abord par de nouvelles fondations, dont celle d'un second noviciat, Mère Javouhey s'embarqua à son tour en février 1922, sur le même bateau que le nouveau gouverneur de la colonie. Voyant que l'exemple des colons était néfaste aux Noirs, notre ancienne paysanne bourguignone obtint de celui-ci un terrain à Dagana où elle monta une ferme modèle qui parvint rapidement à l'autosuffisance. Elle cherchait à renouveler l'expérience des Jésuites aux Paraguay, récemment popularisée par le film "Mission". Atteinte de fièvre jaune, elle se remet à Saint-Louis.
 Elle s'arrête à Gorée sur son chemin vers la Gambie et la Sierra Leone, dont le gouverneur anglais avait demandé ses services. Elle voyage avec Florence, une esclave peule rachetée 300 francs par Mère Rosalie. C'est Florence qui guérira Mère Anne-Marie malade en Sierra Leone par des plantes dont elle connaissait les vertus. Dans les colonies anglaises, Mère Javouhey réorganise les deux hôpitaux en s'attachant à l'égalité de traitement entre Blancs et Noirs.
 Sa présence en France redevient indispensable à sa fondation. Son séjour de deux ans en Afrique aura eu des conséquences très importantes. Elle s'embarque à Saint-Louis avec Florence en février 1824. Mais les nouvelles de la communauté de l'Île Bourbon sont mauvaises. La première supérieure est morte et Mère Javouhey aura beaucoup de mal à aider sa soeur Rosalie, dépêchée sur place, à rétablir la situation.
 En 1828, Mère Javouhey part pour la Guyane. Elle veut recommencer l'expérience de Dagana à Mana, mais cette fois avec l'aide de colons chrétiens, une soixantaine de personnes, hommes, femmes et enfants, plus trente-six religieuses. Après des débuts prometteurs, les colons rentrent presque tous en France après qu'en  1830 le gouvernement anticlérical ait coupé les subsides. La fondation tint dependant, s'augmentant même d'une léproserie.
 En 1833, Mère Anne-Marie rentre en France, y visite ses communautés, en fonde d'autres notament en Haïti et à Trinidad et règle un important conflit avec l'évêque d'Autun. Surtout elle soigne la formation des novices. Fin 1835 elle retourne à Mana qui atteint 700 personnes en avril 1837. Les Noirs apprennent à vivre en hommes libres et prévoyants. Dans leur créole ils appelaient leur chère Mère la "Ché Mé".
 Rentrée définitivement en France, elle multiplie encore les fondations. En 1848 elle brave la Révolution en montant à Paris soutenir ses religieuses: les barricades s'ouvrent sur son passage! C'est le moment où est fondée au Sénégal, en grande partie sous son influence, la congrégation des Filles du Saint-Coeur de Marie, première communauté de religieuses noires.
 Décèdée en 1851, Mère Anne-Marie Javouhey fut béatifiée par le Pape Pie XII le 15 octobre 1951. Elle a aujourd'hui une rue qui porte son nom à Saint-Louis, au Sud de la cathédrale. Sa correspondance, qui compte 1135 lettres, est éditée aux éditions du Cerf.


LE BIENHEUREUX PERE JACQUES LAVAL, « L’Apôtre de l’île Maurice. »

  C’est à un Normand que l’île Maurice doit d’avoir conservé la foi catholique et la langue française: Jacques Laval, né le 18 septembre 1803 à Croth, dans l’Eure. Maire du village, son père avait fait des études de droit, puis avait repris l’entreprise agricole familiale. Sa mère, issue d’un milieu semblable mourut quand il avait huit ans mais il avait appris d’elle le souci des pauvres, qui venaient nombreux à leur porte. Jacques eut un frère et trois soeurs, puis un demi-frère et une demi-soeur. Son père, remarié, s’établit à Louye. Le pays se relevait à peine de la Révolution. Il n’y avait pas d’école au village. Les curés tentaient d’y remédier à l’aide d’écoles presbytérales. Chez son oncle Nicolas Laval, curé de Tourville, Jacques va étudier pendant trois ans avant d’entrer, à dix-sept ans, au petit séminaire d’Evreux, puis au collège Stanislas à Paris d’où il sort à 22 ans bachelier ès Lettres. Enfin, en 1830, il est docteur en médecine. A Paris, il avait aidé les pauvres de la rue Mouffetard.
 Il s’installe à Ivry. Tout en soignant gratuitement les pauvres, ayant eu un assez bel héritage, il ne fréquente plus l’église avec assiduité. En fait il cherche sa voie. Fin mai 1834, il entre au grand séminaire de philosophie à Issy les Moulineaux. Il fut admis en théologie au séminaire Saint Sulpice à Paris dés la rentrée suivante. Il eut du mal dans ses études, faites en latin, sans doute à cause du changement de vie et des lacunes de ses études précédentes. Mais c’était là une grâce, car il ne rêvait que de rédiger un catéchisme pour les pauvres et sans doute se considérait-il comme l’un d’entre eux. Il voulait partir en mission au loin, mais son directeur spirituel l’en dissuada. Le 22 décembre 1938 il est ordonné prêtre par l’archevêque de Paris.
 Il est nommé desservant de Pinterville, près de Louviers. Ses paroissiens sont extrêmement pauvres. Il adopte un genre de vie tout de prière, de pénitence et de pauvreté, dépensant peu à peu son héritage en aumônes et n’ayant pour tout lit qu’une peau de mouton. Il fait le catéchisme, le soir après l’usine; la classe quand l’instituteur n’est pas remplacé; il visite les malades et rechristianise tout le village. Par des séminaristes de Saint, il entend parler d’une nouvelle « oeuvre » pour l’évangélisation des Noirs. On le contacte, et le 14 mai 1841 il abandonne la Normandie, ayant obtenu l’accord de son évêque et réglé ses affaires. A Londres, il embarque sur le Tanjora qui appareille le 4 juin pour Maurice. Il y a là de l’héroïsme. La société missionnaire à laquelle il appartient n’est pas encore régulièrement fondée. Le groupe est parrainé par Monseigneur Collier, évêque de Port-Louis, qui a besoin de prêtres: en échange, les confrères de Laval disposent de lui à la hâte. Rien n’est réglé: il n’a reçu aucune formation pour la mission ou la vie religieuse. Il ignore comment les Britanniques, maîtres de l’île depuis une trentaine d’années, vont le recevoir...
 Ce sera une difficulté tout au long de son ministère à Maurice, où il débarque le 14 septembre 1841. L’île n’a presque plus rien de chrétien. Certains prêtres ont mené une vie de scandales, les pratiquants sont rarissimes parmi les Blancs. Les anciens esclaves sont délaissés, une partie seulement est baptisée. Les Indiens se débrouillent comme ils peuvent. L’administration soutient les protestants, espérant ainsi détacher les Mauriciens du catholicisme et les attacher à la royauté anglaise. De même, tout l’enseignement est donné en anglais, alors que le français et le créole dérivé sont majoritaires. Les protestants cherchent à régenter les cours de religion dans les écoles publiques, mais ils sont desservis par leurs liens mêmes avec les gouverneurs, et par leurs divisions internes. On fera les plus grandes difficultés à Mgr. Collier, pourtant sujet britannique: on exige des prêtres britanniques ou des non-Français, mais aucun Savoyard ne vient; les Irlandais et les Belges resteront rares.
 Il y a d’autres difficultés. Le Père Laval apprend très tard les changements de supérieur ou même de congrégation! La sienne a des novices, mais ni argent ni statut. Le Père Liberman, converti du judaïsme, la préside. Bientôt elle fusionne avec la Congrégation du Saint-Esprit, fondée au début du XVIIIème siècle par un ami de Saint Vincent de Paul. La Révolution a affaibli les Spiritains: ils reçoivent le dynamisme de la jeune fondation, lui apportant leurs biens et leur reconnaissance officielle par l’Etat et l’Eglise. Le Père Schwindenhammer, successeur du Père Liberman, n’a jamais été en mission, mais supporte mal les adaptations faites par ses confrères sur le terrain. Le Père Laval sera toujours admiré, mais jamais totalement compris de ses supérieurs ni des confrères qui ne vivront pas avec lui, même de ceux de La Réunion.
 Au début, on tolère le Père Laval, car il ne s’occupe que des Noirs: on pense qu’il arrivera tout au plus à les moraliser un peu. Les affranchis refusent un travail qu’ils faisaient jadis dans les chaînes, et beaucoup vivent dans l’ivrognerie et la débauche. L’insécurité croît dans l’île. Le brave Père a repris ses habitudes de pénitence et de pauvreté. Il gagne quelques coeurs par sa bonté. Il célèbre des baptêmes d’adultes, bénit les mariages de quelques couples déjà anciens de créoles baptisés... Les gens se passent le mot et bientôt le catéchisme des pauvres que le Père a rédigé en créole attire des foules. Une messe spéciale est dite pour les Noirs. Les Blancs se laissent toucher et en quatre ans le Père a bouleversé la société mauricienne: la religion catholique a été restaurée. Mais jamais les prêtres de Mgr Collier ne seront beaucoup plus de vingt; aussi attend-il toujours des Spiritains.
 Les premiers confrères du Père Laval arrivent en 1845 et sont émerveillés de ce qu’ils voient. Ils adoptent la méthode de leur ancien. Celui-ci a démultiplié son action grâce à des catéchistes. Ils ou elles font merveille pour introduire les prêtres chez les malades et les plus démunis, organisent la charité, persuadent les gens de venir au catéchisme. Ils regroupent de nouveau convertis chez eux ou dans des chapelles dont l’île commence à se couvrir. En dehors de la messe, des prières, des instructions, des visites aux malades, de l’organisation des diverses oeuvres, les prêtres confessent jusqu’à huit heures par jour et jamais ils ne suffisent à l’ouvrage. Ce style d’apostolat sera adopté en de nombreux endroits, et tout d’abord au Basutholand, dont l’apôtre a séjourné auprès du Père Laval en attendant des vents favorables vers l’Afrique australe. A Maurice, la petite communauté des missionnaires va être soudée par les épreuves comme les épidémies de choléra, l’hostilité ou l’incompréhension, mais aussi par les succès. Des nouveaux arrivent, mais d’autres sont mutés à La Réunion.
 Le Père Laval vécut comme le Saint curé d’Ars, mais comme Saint Vincent de Paul il devint un des premiers personnages de sa société. Les gouverneurs ne peuvent prendre aucune décision concernant la religion sans se demander quelle va être sa réaction. Le Père peut compter sur de nombreux amis dans la haute société de Port-Louis, qui lui sont reconnaissants de les avoir ramenés à la foi. Bien que le Père ne se mêlât jamais de politique, ils avaient conscience de préserver l’identité de leur île en le soutenant. Ils sont capables de mobiliser l’opinion publique en Europe. Progressivement les obstacles sont levés. Des Soeurs de deux congrégations s’occupent à Pamplemousses et à Port-Louis des hôpitaux et des écoles de filles. Les écoles de garçons commencent avec le collège des Jésuites, à qui on interdit de s’adresser aux Indiens. Mais le petit nombre qui en furent convertis par le bienheureux est sans doute le gage de moissons à venir.
 Malgré l’épuisement, le Père Laval reste sur la brèche. Son activité diminue sensiblement les cinq dernières années de sa vie. Mais ceux qui ne partageaient pas ses vues ont dû se rendre à l’évidence: il ne désirait ni richesse ni honneurs, ni pour lui, ni pour sa congrégation. L’attachement de Mgr Collier puis de Mgr Hankinson à partir de 1863 lui est acquis, comme celui de tout le clergé de l’île. Les autorités doivent s’incliner devant la véritable promotion sociale de toute une partie de la population qu’on n’aurait pas obtenue autrement Le Père Laval meurt le 9 septembre 1864. Convertis par milliers, les Noirs le vénèrent déjà comme un saint; il sera béatifié par le Pape Jean-Paul II le 29 avril 1979. Beaucoup voient en lui le Père de la patrie Mauricienne, avant La Bourdonnais.
 


SAINT CHARLES LWANGA et ses compagnons.
Les vingt-deux martyrs Ougandais du XIXe siècle.

  Dés 1879, l’Evangile atteint les rives du lac Victoria, au coeur de l’Afrique Orientale, sur le cours du Haut Nil. Les Pères Blancs y implantent une communauté chrétienne, bien avant l’arrivée des colonisateurs anglais, dans le royaume des Baganda, qui est une partie de l’actuel Ouganda.
 Après des tergiversations de la part de son père, le jeune roi Mwanga fait bon accueil aux missionnaires, le Père Siméon Lourdel, Frère Amance et trois autres qui arriveront plus tard. Mais rapidement des personnages de la cour se rendent compte que la vie morale des chrétiens est un désaveu de leur immoralité. Ils y perdent en influence. Surtout le roi, non marié, veut avoir des relations homosexuelles avec ses pages, dont plusieurs sont chrétiens.
 Une caravane de missionnaires anglicans est anéantie aux confins du royaume. La tension monte. Les Pères ne seront pas menacés directement, peut-être pour ne pas fournir un prétexte d’intervention aux Blancs dont le roi sait bien qu’ils ont colonisé les régions côtières.
 Mais vingt-deux Ougandais seront martyrisés du 26 mai 1886 au 27 janvier 1987. Treize d’entre eux sont brûlés vifs, enroulés dans des claies en roseau entassées sur un bûcher à Namugongo, le 3 juin 1886. A leur tête, Charles Lwanga, chef des pages du roi, qui fut torturé à part. C’était le jour de l'Ascension.
 Trois jeunes gens furent séparés du groupe, et par eux on eut le récit des derniers moment de leurs camarades - récit qu'ils ne pouvaient falsifier puisque les bourreaux étaient aussi témoins. On ignore pourquoi ils furent épargnés, peut-être voulait-on les faire apostasier. Ils restèrent longtemps en prison par la suite. Les martyrs disparurent dans le feu, en priant jusqu'à leur dernier souffle. On rajouta du bois jusqu'à ce que les ossements aient totalement disparu.
 Le plus jeune d’entre eux, Saint Kizito, donne aujourd’hui son nom à un bon nombre d’oeuvres africaines d’éducation chrétienne. Il avait insisté pour être baptisé avant de mourir: le Père Lourdel avait dù un jour le faire sortir par la fenêtre de la mission! Baptisé en prison, il mourut à Namugongo, heureux comme un enfant dont les plus chers désirs sont comblés.
 Il faut mentionner aussi Saint Mbaga Tuzinde, fils d’une sorte de préfet de police: séparé du groupe par son père qui lui offre de le faire évader, il rejoint ses compagnons plutôt que de sembler renier Jésus. Et Pontien Ngondé, un soldat, qui demanda à être exécuté au début de la marche. Ou André Kaggwa, jeune officier de vingt ans, qui fut tué sur l'ordre direct du Katikkiro (premier ministre).
 Ils ont été béatifiés en 1920 et canonisés par le Pape Paul VI en 1964. Quant aux persécuteurs, leur fin fut triste: le Katikkiro fut tué lors d'une révolution qui chassa le roi. Celui-ci mourut aux Seychelles, captif des Anglais, une dizaine d'années plus tard. Le bourreau qui avait torturé Charles Lwanga fut dévoré par un crocodile.
 

LA BIENHEUREUSE VICTOIRE RASOAMANARIVO, « L’Ange visible de l’Eglise naissante à Madagascar. »

  La bienheureuse Victoire Rasoamanarivo (prononcez « rassouamanarive ») était membre de la famille royale Mérina, qui régnait à Antananarivo (ou Tananarive), au centre des hauts plateaux de Madagascar. Sa vie est intimement liée aux événements politiques de son pays, d’autant plus que les aléas de la politique déterminaient des périodes de persécutions contre l’Eglise catholique. A travers toutes sortes de vicissitudes, Victoire est demeurée fidèle à sa foi tout en constituant un modèle pour tous ceux qui l’entouraient.
 Deux faits ont dominé la politique malgache au XIXème siècle. D’abord il y eut la volonté des Rois de l’Imérina de « n’avoir pas d’autre frontière à leur royaume que la mer », et donc de soumettre les royaumes côtiers. Ils y avaient presque réussi quand est intervenu l’autre facteur: l’antagonisme franco-anglais pour dominer la grande île. Après les guerres de la Révolution et de l’Empire, les Anglais s’étant emparés des Seychelles et de Maurice et n’avaient rendu à la France que La Réunion. Les deux pays allaient être concurrents pour Madagascar.
 Des tentatives d’évangélisation avaient eu lieu très tôt, à partir de Fort-Dauphin, poste français au Sud-Est de l’île, notamment au temps de Saint Vincent de Paul. Mais elles n’avaient rien donné. En 1820, des missionnaires protestants anglais avaient atteint Tananarive et y avaient commencé leur apostolat. Mais le roi Radama Ier, qui les avait accueillis et leur avait demandé des techniciens instructeurs, mourut en 1828. La reine Ranavalona Ière lui succéda et eut un règne cruel qui fit quelque 200 000 morts. Le 21 juillet 1836, elle fait expulser les missionnaires protestants et en 1849 la persécution devient très lourde contre leurs disciples.
 En 1855 arrive à Tananarive un commerçant français, Monsieur Lambert. Les Français ne pouvaient entrer dans le royaume Mérina, mais il avait obtenu cette faveur de la reine pour avoir ravitaillé l’armée royale dans un moment difficile. Il amenait un secrétaire avec lui, qui n’était autre qu’un jésuite déguisé, le Père Finaz. Celui-ci entra en rapport avec le prince Rakoto, qui eut bientôt une correspondance secrète avec le Pape Pie IX.
 A la mort de Ranavalona Ière, en 1861, Rakoto lui succède sous le nom de Radama II. Les persécutions cessent contre les protestants, et les catholiques peuvent venir à Tananarive. Des prêtres s’installent, vite suivis par des religieuses. Née en 1848 et donc alors âgée de 13 ans, Victoire Rasoamanarivo est l’une des premières élèves inscrites chez celles-ci. Remarquée pour sa piété, elle est baptisée le Ier novembre 1862; elle avait entre-temps pris la relève du Père Weber, malade, pour catéchiser les esclaves. En 1864, elle fait sa première communion le 17 janvier et reçoit la confirmation le 11 septembre.
 Mais Radama II avait été assassiné en 1863. La reine Rasoherina lui succède jusqu’en 1868. Un traité est signé avec les Anglais en 1865. Les protestants commencent à persécuter les catholiques. Des pressions sont exercées sur Victoire: on la place à l’école protestante, elle fait si bien que la maîtresse ne veut plus d’elle. On menace de la déshériter et de lui faire perdre ses droits au tombeau familial (ce qui est très grave pour les familles nobles de Madagascar); on la traite un temps comme les esclaves. Sa constance aura raison de toutes les épreuves.
 Victoire a été mariée le 3 juin 1864 avec Radriaka, un païen, fils aîné de Rainilaiarivoni (premier ministre de 1864 à 1895: il est aussi l’oncle maternel de Victoire). Cet homme, obligé par ses fonctions de suivre la politique royale défavorable aux catholiques, manifestera toujours une grande affection pour sa nièce et la protégera à la cour. Mais Victoire connaîtra bien des déboires avec son mari, dont elle n’aura aucun enfant. L’inconduite de Radriaka étant notoire, la reine et son premier ministre ont proposé à Victoire de divorcer, ce qu’elle a toujours refusé, soignant son mari jusqu’à sa mort en 1888. Victoire passe chaque jour plusieurs heures en prière à l’église, se dévoue auprès des malades, se montre une parfaite chrétienne chez elle en prenant ses repas avec ses esclaves et à la cour  en priant devant tout le monde.
 Ranavalona II règne de 1868 à 1883. Elle devient protestante en 1869; les cultes païens sont abolis, le protestantisme devient religion d’Etat. La persécution contre les catholiques s’aggrave; les missionnaires sont expulsés en 1883, au début de la guerre contre les Français. On expulse même un prêtre irlandais. Les laïcs prennent en charge l’organisation de la communauté catholique. A Tananarive, ils sont assez nombreux. Lors de leur première réunion, ils débattent de la question suivante: faut-il immédiatement aller encourager les communautés plus réduites alentour, ou bien commencer par se renforcer sur place? On consulte Victoire, qui aura un rôle dirigeant tout au long de la persécution. Ce n’est pas seulement à cause de son rang social, c’est surtout à cause de sa piété et de sa charité. Sa réponse est pleine de bon sens: commençons par mener une vie chrétienne solide, ensuite seulement notre témoignage auprès des autres communautés sera valable.
 Ainsi fut fait, et la communauté catholique rayonna bientôt suffisamment pour soutenir effectivement les autres. De partout d’ailleurs on venait trouver Victoire, dés qu’une difficulté surgissait avec les protestants. Voulait-on chasser des catholiques d’une église, ou leur contester la possession du terrain de leur école? On montait à Tananarive, et on allait avec Victoire à la cour. Le gouvernement ne voulait pas aller plus loin que l’expulsion des missionnaires catholiques. Aucune autre mesure vexatoire ne devait être prise contre les communautés. Le premier ministre y veillait.
 Enfin en 1888 cessa la guerre contre les Français, les missionnaires catholiques purent revenir. On imagine la joie de Victoire, de pouvoir assister à nouveau à la messe. Elle mourra quelques années plus tard, en 1894, n’ayant rien changé à ses habitudes de piété et de charité, et entourée d’une vénération générale. Les protestants eux-mêmes lui rendirent alors hommage, et ce n’est pas le moindre mérite de Victoire d’avoir ainsi contribué au rapprochement entre les communautés catholique et protestante.
 

LE BIENHEUREUX ISIDORE BAKANJA, Martyr zaïrois.

  Bakanja naquit dans le Nord-Est de l'ancien Congo Belge, aujourd'hui le Zaïre, vers 1885 ou 1890. Passé quinze ans, il quitte son village et se rend à la ville. Là il apprend le métier de maçon. Mais surtout il rencontre le Christ Jésus que lui font connaître les missionnaires. Il reçoit le prénom d'Isidore lors de son baptême en 1906 et fait sa première communion l'année suivante.
 Il faut se replonger dans l’ambiance de l’époque. Certaines tribus de la région étaient encore canibales quelques décennies plus tôt: on vendait les enfants sur le marché. Dans d’’autres tribus, on considérait que la femme n’était pas fécondée par son mari, mais par le génie d’une source sacrée; aussi les orphelins dépendaient davantage de leurs oncles paternels que de leur mère ou des membres de sa famille. Partir à la ville et se faire baptiser alors, c’est une libération; mais c’est aussi un saut dans l’inconnu qui demande un courage certain.
 A son baptême, Bakanja reçoit avec piété le scapulaire. A l'origine un scapulaire est un vêtement de moine. Mais il peut être porté par des laïcs pour montrer leur désir de se rattacher à la spiritualité des religieux. Finalement sous une forme simplifiée il ressemble à une médaille en tissus et il est un signe de consécration à Notre-Dame du Mont Carmel. Mais Bakanja le considère comme un signe de son appartenance à Jésus-Christ.
 Il a donc un peu plus de vingt ans, sans doute, quand il quitte la ville avec un colon belge qui l'emploie comme domestique, dans une région où les missionnaires n'ont pas encore pénétré. Or ce patron est un athée militant. La vue du scapulaire au cou de Bakanja l'irrite profondément. Sans doute craint-il le zèle de Bakanja parmi ses collègues.
 Beaucoup se disaient en effet: "si les Pères arrivent et font des conversions, nous ne serons plus en mesure de dominer librement notre personnel". C'est ce type de raisonnement qui a probablement  poussé la bourgeoisie voltairienne au pouvoir en France à interdire au XIX° siècle à l'Eglise catholique d'exercer son apostolat auprès des Musulmans d'Algérie. La guerre de 1954 à 1962 en est une conséquence.
 Bakanja refuse de retirer son scapulaire et continue à parler de Jésus autour de lui. Un jour, excédé, son patron le fait fouetter avec une grande violence et le fait enfermer. L'agonie de Bakanja va durer plusieurs mois. Ses compagnons arrivent à le nourrir, mais pas à le guérir.
 On apprend justement qu'un inspecteur de l'entreprise où travaille le colon va passer visiter son établissement. Bakanja se fait porter au bord de la route que doit emprunter l'inspecteur. Il l'attend, dissimulé dans un buisson. A son passage il se dévoile.
 Nous avons deux enquêtes sur ces faits. Il y eut celle de l'administration coloniale, qui punira le patron abusif. On ne dit pas habituellement de quelle peine, ce serait pourtant instructif. Il y eut aussi l'enquête des missionnaires qui recueillirent Bakanja. Il mourut chez eux le 15 août 1909, le jour de l'Assomption de celle dont il avait porté le scapulaire jusqu'au bout. Il avait pardonné à son bourreau.
 Bakanja a été béatifié par le Pape Jean-Paul II le 24 avril 1994, à l'occasion du Synode des évêques sur l'Afrique.
 

LE BIENHEUREUX PERE BROTTIER. Missionnaire au Sénégal, aumônier militaire et éducateur.

  Daniel Brottier naît à La Ferté Saint Cyr, près du château de Chambord le 7 septembre 1876. Une affection typhique à 13 ans lui vaudra une santé fragile tout au long de sa vie. Après des études au petit et au grand séminaires de Blois, il est ordonné prêtre en 1899.
 Trois ans plus tard, voulant devenir mission-naire, il entre comme novice chez les Pères du Saint Esprit. En 1903, il débarque à Dakar: sa santé a dissuadé ses supérieurs de l'envoyer dans les misions plus dures qu'il souhaitait. Il est affecté à Saint-Louis.
 Il s'y occupe des jeunes: cercle catholique, maîtrise, catéchisme à la paroisse et au lycée Faidherbe. Il lance le bulletin paroissial et crée une fanfare. Mais sa santé l'oblige à quitter le Sénégal pour six mois en 1906, définitivement en 1911.
 Monseigneur Jalabert est devenu évêque à Dakar. Il avait été à Saint Louis le curé du Père Brottier. Il le nomme vicaire général et le charge de recueillir des fonds pour construire la cathédrale de Dakar. Les méthodes modernes de publicité et de prospection lui valent le succés.
 En 1914, bien que réformé depuis 7 ans, le Père Brottier s'engage dans le corps des aumôniers militaires. Grâce à quelques pionniers dont il fait partie, l'aumônier trouve le rôle qui est le sien aujourd'hui. Il n'est plus seulement le ministre des sacrements. Il partage la vie des militaires, jusque dans les tranchées et les assauts.
 Avec le 121° Régiment d'Infanterie, le Père est à la Marne et à Verdun entre autres. Le 19 novembre 1919, il défile enfin dans Metz. Entre-temps il a reçu la croix de guerre, la légion d'honneur et une demi douzaine de citations. "Âme magnifique où s'allient harmonieusement l'ardeur du soldat et le dévouement du prêtre", dit celle du 29 juin 1919.
 Il attribuera à la prière de Thérèse de Lisieux d'avoir été protégé pendant ces quatre années. Dés 1917 il a fondé, avec quelques amis et les encouragements du Président Georges Clémenceau, l'Union Nationale des Combattants. Elle comptera 600 000 membres en 1922.
 C'est alors que le Cardinal Dubois, archevêque de Paris, lui confie l'Oeuvre des Orphelins Apprentis d'Auteuil, fondée en 1866. Le Père la place sous le patronage de Thérèse de Lisieux. Il a 175 pensionnaires au début. Il en aura 1400 en 1936. Il fonde des maisons en Province. Le "Courrier des Orphelins" passe de 12 000 à 150 000 abonnés.
 Le Père Brottier meurt le 28 février 1936, peu de temps après la consécration de la cathédrale de Dakar. Il sera proclamé bienheureux par le Pape Jean-Paul II le 25 novembre 1984.
 

LA  BIENHEUREUSE  ANUARITE, Vierge et Martyre zaïroise.

  La petite Nengapeta naît en 1941 à Wamba, dans l'angle Nord-Est du Zaïre, à mi-chemin entre Kisangani et les frontières soudanaise et ougandaise. Son nom signifie: "la fécondité fait envie". On y adjoignit le nom de sa soeur aînée, Anuarite, "celle qui se rit de la guerre".
 Le pays est en guerre, en effet. Le Zaïre était alors colonie belge et sa "Force Publique" portait des coups sévères aux Italiens et aux Allemands, en Ethiopie et en Egypte. C'est ainsi que le Père d'Anuarite, Amisi Batiboko, arrive jusqu'en Palestine. De là il écrit à sa femme, Isude, de se faire baptiser. Elle est bientôt chrétienne, avec ses filles. Anuarite s'appelle maintenant Alphonsine.
 Mais après son retour, Amisi ne se fera pas baptiser, et même il va quitter sa femme qui élèvera seule ses six filles. Anuarite suit l'école chez les Soeurs et dés le primaire elle veut être elle-même religieuse. A la fin de sa 5e année scolaire, sans rien dire, elle embarque dans le camion qui conduit les aspirantes aux couvent, et sa maman accepte cette vocation.
 Elle continue ses études, commence à enseigner, se dévoue notamment au sein de la Légion de Marie. En 1958, elle entre au noviciat et le 5 août 1959 elle fait sous le nom de Marie-Clémentine ses voeux temporaires, qu'elle renouvellera régulièrement.
 En 1960 le pays est indépendant et l'année suivante la jeune congrégation de la "Jamaa Takatifu" (Sainte Famille) est assez mûre pour que les Soeurs de l'Enfant-Jésus de Nivelles laissent leurs anciennes élèves la diriger. Anuarite s'efforce avec grand succès de surmonter les difficultés de la vie communautaire, dans ses emplois d'enseignante, de cuisinière et de sacristine. Elle a l'estime de ses supérieures.
 En 1964, toute l’Afrique se réjouit de la canonisation des martyrs de l’Ouganda par Paul VI, qui fait de leur martyre un exemple pour tous. Anuarite va le suivre. Elle est alors en communauté à Bafwabaka, non loin de Wamba, et c'est là qu'elle est happée par les terribles événements qui ravagent le pays.
 Le 29 novembre à midi les rebelles Simba, partisans de Lumumba, envahissent la maison et dans l'après-midi emmènent les trente-quatre religieuses dans leur camion. Pendant trois heures elles assistent aux pillages des bandits et entendent leurs chants obscènes d'ivrognes. Elles récitaient le chapelet et arrivèrent sans autre dommage à Ibambi où l'on passa la nuit.
 Toute la journée du 30 novembre fut consacrée à aller jusqu'à Isiro, à 70 km d'Ibambi. La pression était de plus en plus forte sur les Soeurs. Le soir, au cours de leur transfert par petits groupes d'une maison à une autre, un colonel, Ngalo, cherche à retenir Anuarite et lui déclare qu'il veut la prendre pour femme. Aidée par sa supérieure générale, celle-ci finit par rejoindre les autres, après qu'elles aient toutes deux été frappées et insultées.
 Un autre colonel, Olombe, voulut ensuite ramener Soeur Anuarite chez Ngalo en prenant une autre Soeur pour lui-même; elles refusèrent de rester dans la voiture où il les faisait entrer de force. Il se mit à les frapper avec la crosse d'un fusil. Les deux Soeurs furent bientôt évanouies à terre. Effrayés par la fureur de leur chef, les Simba présents dissimulèrent son fusil. Il donna l'ordre de transpercer Anuarite à coups de baïonnettes, disant de viser le coeur. Puis lui-même tira un coup de pistolet. Apprenant que le forcené voulait les tuer toutes, les Soeurs entonnèrent le Magnificat. Après avoir encore assommé une religieuse, le colonel dit aux Soeurs d'emporter le corps d'Anuarite dans la maison. Elle cessa de respirer le premier décembre vers une heure du matin.
 Les autres Soeurs sans connaissance furent emmenées par les Simba à l'hôpital. Le lendemain, impressionnés, ils raccompagnèrent les Soeurs chez elles à Bafwabaka. Quelques jours plus tard les parachutistes belges sautaient sur Kisangani (alors Stanleyville) pour libérer les Européens otages des rebelles, ce qui contribua à mettre fin à la guerre. On retrouva le corps d'Anuarite dans une fosse commune; il fut formellement identifié grâce à une statuette de la Sainte Vierge que la jeune Soeur avait réussi à cacher sur elle.
 Jean-Paul II vint lui-même à Kinshasa pour béatifier Soeur Anuarite le 15 août 1985. Entre-temps, Amisi était revenu chez Isude.

Commentaires

Bonsoir mon Père.

Nous nous sommes connus à Rochefort sur Mer en 1992, le hasard des mutations et le retour à la vie civile ne nous ont pas permis de nous revoir. J'aimerai beaucoup reprendre contact avec vous... Si vous pouviez m'accorder la joie de m'écrire quelques lignes sur mon mail, j'en serai ravi.
Cordialement,
Pierre-Louis.

Ecrit par : HIKOUM | 08.08.2008

Cher Pierre-Louis,
je vous ai écrit à l'adresse donnée par le site des anciens du Foch.
A bientôt de vous nouvelles.
Abbé BP.

Ecrit par : Abbé Bernard Pellabeuf | 10.08.2008

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