31.10.2007

Catéchèse sur le baptême

PETIT EXPOSE SUR LE BAPTEME.

  Il est naturel de commencer à parler de l’eau pour expliquer ce qu’est le baptême. Il est facile de le faire car il y a quelque chose d’universel dans la symbolique de l’eau. C’est bien pour cela que Dieu s’est servi de l’eau sa créature pour nous faire comprendre le don de sa grâce.
 Mais nous risquons de réduire la signification universelle de l’eau à ce que nous en percevons dans notre propre culture, voire même à ce que les enfants en perçoivent dans leur quotidien: elle lave, elle fait vivre les plantes, vont-ils dire si on les interroge à ce sujet. Pour éviter cet écueil, il faut revenir à ce que la Bible dit de l’eau. Cette méthode doit d’ailleurs être utilisée pour l’étude de tous les sacrements.
 Car Notre Seigneur s’est fait homme comme nous, Il a voulu être semblable à nous pour mieux parler à notre coeur d’homme. Et donc Il s’est incarné dans une civilisation donnée, comme tout homme vit dans une civilisation précise; il a parlé à des hommes pétris par l’Ancien Testament. La culture des Apôtres avait été façonnée par l’intervention des prophètes, élaborée au fil des siècles sous la conduite de la Providence. C’est cette mentalité que nous devons retrouver pour comprendre ce que Jésus a voulu faire.
 Quelle était donc la signification de l’eau dans la Bible? Que ressentaient les disciples de Jean-Baptiste en se plongeant dans les eaux du Jourdain? Qu’a fait Jésus en les y suivant? Que faisons-nous en nous faisant baptiser?

LA DOUBLE SIGNIFICATION DE L’EAU DANS LA BIBLE.
 Il est bon de demander aux enfants ce que représente l’eau pour eux. On aura des réponses tournant autour des thèmes de la propreté et de la vie. C’est juste et mérite d’être approfondi et nuancé dans la culture des gens de la Bible.
 Tant que les Hébreux seront des nomades du désert, l’eau sera pour eux le lieu des puissances monstrueuses. Mais dés qu’ils se fixeront en Terre Sainte et la cultiveront, l’eau deviendra l’instrument de la puissance de Dieu. Ainsi l’eau du baptême est d’une part le symbole du péché qu’on abandonne, et d’autre part le signe d’une vie nouvelle en Dieu.
Déluge et inondations.
 La naissance du peuple hébreu se situe lorsque vers 1800 avant Jésus-Christ Abraham quitte son pays avec sa famille, redevient un pasteur nomade en attendant d’avoir un pays que Dieu lui donnera. Les nomades du désert ne connaissent pas les grandes masses d’eau, elles leur font peur quand on les leur décrit.
 Le premier exemple en est le déluge. On ignore quel fait a pu donner naissance à cette histoire que nous raconte la Genèse, le premier livre de la Bible. Mais les catastrophes naturelles liées à la mer ne manquent pas, notamment celles qui peuvent avoir donné naissance à la légende de l’Atlantide.
 On sait en tout cas qu’une race humaine au crâne plus grand que le nôtre vivait il y a quatre-vingt mille ans, et que notre race actuelle l’a totalement supplantée vers quarante mille ans avant notre ère. Cela peut avoir donné l’idée de l’histoire de Noé, qui sauva l’humanité d’une inondation de toute la surface de la terre en se réfugiant avec sa famille et son bétail sur un grand bateau que Dieu lui avait inspiré de construire.
 Quant à la forme de cette inondation due à une pluie de quarante jours et quarante nuits, elle peut avoir été inspirée par des inondations entre le Tigre et l’Euphrate, les deux grands fleuves qui mêlent leurs eaux avant de se jeter dans le golfe persique. Il arrive qu’on ne voie plus la terre découverte sur tout l’horizon de ce qui est normalement le désert. Rien n’empêche évidemment de prendre au pied de la lettre les récits de la Bible, mais l’Eglise ne s’oppose pas, au contraire, à l’idée que l’Esprit-Saint se soit fait comprendre au moyen non seulement de faits miraculeux, mais aussi de la façon dont on les a racontés pour en faire mieux ressortir la valeur pédagogique.
 Mais ces récits des origines et l’idée négative qu’on se fait de l’eau vont être renforcés par une autre expérience des descendants d’Abraham. Il s’agit de leur séjour en Egypte. Poussés par la famine qui sévit en Canaan, le pays où ils font paître leurs troupeaux, et auquel les Philistins donneront plus tard leur nom (Palestine), ils se réfugient en Egypte où Joseph, l’un des leurs, lui aussi inspiré par Dieu, a été nommé Premier Ministre avec pour mission précisément de contrer les conséquences de la sécheresse.
 Installés dans le delta du Nil, les Hébreux sont saisis par ce prodige qu’on n’expliquera qu’à l’époque moderne. Ce fleuve déborde en pleine saison sèche et son eau devient rouge. En fait cela tient à ce que les sources du Nil sont situées vers l’Equateur, dans des régions au climat inversé par rapport à l’Egypte. Et dans leur long périple, les eaux se chargent de boues rouges arrachées aux terres occasionnellement immergées.
Le Nil et la Mer Rouge.
 Les Hébreux sont d’autant plus mal influencés par ce phénomène qu’ils considèrent l’Egypte comme une terre de péché dont les habitants vont les réduire peu à peu en esclavage. Et ils mettront bien du temps à se débarrasser des cultes des faux dieux qu’ils ont rencontrés dans le pays.
 L’épisode du « Veau d’or » en témoigne - en fait il s’agit de la statue d’un jeune taureau qui rappelle le dieu égyptien Apis. Ils le façonnent peu après leur sortie d’Egypte sous la conduite de Moïse. Profitant de l’absence de celui-ci qui reçoit la révélation des dix commandements, ils obligent son frère Aaron à faire cette statue.
 Par la suite, réinstallés en Canaan, une partie d’entre eux bâtira encore des sanctuaires où un veau sera présenté à l’adoration des fidèles. Peut-être d’ailleurs ces animaux n’étaient-ils destinés, à l’origine, dans l’idée des promoteurs de ce culte, qu’à être le marchepied d’une divinité qu’on se gardait autrement de représenter.
 En tout cas l’expérience égyptienne laisse un souvenir désastreux dans la mémoire historique du peuple hébreu. Et dans le récit épique de leur libération, ils racontent que Dieu, pour punir les Egyptiens et les décider à les laisser partir, changea en sang les eaux du fleuve en sorte que plus personne ne pouvait boire (Exode 7, 14-25).
 Et c’est encore dans la mer que l’armée de pharaon est engloutie (Exode 14). La Mer Rouge obéit à Moïse, l’envoyé de Dieu: elle s’ouvre pour laisser passer le peuple allié de Dieu qui en est comme déjà régénéré, elle se referme sur les chars de ses poursuivants. Nous sommes à peu près en 1250 avant J.C.: les Hébreux vont bientôt se sédentariser en Israël.
Tempêtes et monstres marins.
 On le voit, l’expérience maritime du peuple hébreu est nulle. Elle le restera jusqu’après le règne de David, vers l’an mille avant Jésus. Car ils vivent dans les montagnes, la côte étant occupée par leurs ennemis, les Philistins, qui vivent dans l’actuelle Bande de Gaza.
 Aussi doivent-ils l’essentiel de leurs connaissances maritimes aux récits de leurs autres voisins, leurs alliés du Nord, les Phéniciens, ancêtres des Libanais. Les Phéniciens sont d’excellents navigateurs. Ils parcourent tout le bassin méditerranéen et se risquent bientôt au-delà des Colonnes d’Hercule - le nom que les Grecs donnaient au détroit de Gibraltar - et jusqu’en Grande Bretagne, qui porte un nom phénicien: « le pays de l’étain ».
 Mais ils savaient où étaient leurs intérêts. Ils voulaient se réserver les routes commerciales. Aussi racontaient-ils toutes sortes d’histoires sur les monstres et les tempêtes qu’ils y affrontaient. Et quand on entend nos propres récits, on se dit que si les marins d’alors avaient la même psychologie que nous, ils n’avaient pas beaucoup à se forcer pour impressionner leurs auditoires.
 Si bien que la mer dans cette perspective est pour les Hébreux le lieu où Dieu permet l’instabilité et le chaos, afin que son influence harmonieuse en soit mieux appréciée ailleurs. Le Seigneur garde pourtant tout pouvoir sur le monde. S’il a créé Léviathan, le grand monstre marin, c’est pour s’en rire (Psaume 104, 26). Et il a fixé à la mer des limites qu’elle ne franchira pas (Job 38, 8-11).
 Les marins de Salomon, le fils et successeur de David, pouvaient donc avoir une certaine confiance. Formés par les Phéniciens qui voyaient le moyen d’ouvrir de nouvelles routes vers l’Orient, ils s’aventurèrent sur la Mer Rouge à partir du port d’Eilat (2 Chroniques 8, 17-18). Ainsi ils purent à leur tour décrire les tempêtes:
 Descendus en mer sur des vaisseaux pour faire du négoce sur les grandes eaux, ceux-là ont vu les oeuvres du Seigneur et ses merveilles dans le gouffre. Il dit et fit se lever un vent de tempête qui souleva ses flots, ils montaient aux cieux, descendaient aux abîmes, sous le mal leur âme fondait, ils tournoyaient, vacillaient comme un homme ivre, et toute leur sagesse était engloutie. (Psaume 107, 23-27)
La mer dans l’évangile.
 Dans les évangiles aussi, la mer est le lieu de la présence des démons. Ainsi, un jour, Jésus va dans le pays des géraséniens, au Nord-Est du Lac de Tibériade, c’est à dire vers le plateau du Golan dont les pentes tombent à pic dans ce qu’on appelle aussi la mer de Gallilée. Jésus y rencontre un des pires possédés que la Bible nous présente. En l’expulsant, il lui demande son nom : « Légion, car nous sommes nombreux. » Et ils demandent à Jésus de les autoriser à se retirer dans un troupeau de porcs qu’on gardait là. La permission aussitôt accordée, le troupeau se précipite dans la mer : pour les assistants, ce ne semble pas faire de problème, la mer est la résidence normale des démons. Le passage s’achève sur une note d’humour, suivie d’une note d’espoir. Avec une grande prudence, les habitants viennent demander à Jésus de quitter leur pays; sans doute craignent-ils qu’il ne malmène davantage l’économie locale qui repose sur un élevage prohibé par la loi juive. L’homme guéri veut suivre Jésus, qui lui dit de rester sur palace pour rendre témoignage, et ainsi préparer l’évangélisation après la Pentecôte.
 Deux autres évènements sont à interprêter dans la même perspective. Quand Jésus apaise la tempête, ou quand il marche sur l’eau, il a une action à un double niveau. D’abord au niveau naturel : il manifeste sa puissance de créateur sur le monde matériel créé. Mais aussi il manifeste son empire sur toutes les créatures spirituelles qui infestent l’eau comme l’air et y provoquent le trouble et l’agitation. Il domine les démons et leur marche sur la tête. On trouve une allusion à cela dans le second exorcisme de l’ancien rituel du baptême :
 « Je t’adjure de sortir de ce serviteur de Dieu, car celui qui te l’ordonne, c’est celui qui a marché sur la mer et qui a tendu la main à Saint Pierre qui s’y enfonçait. » On peut souhaiter que ce passage soit rétabli, au choix, dans l’actuel rtituel.
La pluie, bénédiction de Dieu.
 L’expérience marine des Hébreux ne dura pas après la mort de Salomon et la division de son royaume. Si bien que c’est d’un autre côté que vint le second aspect, positif, de l’eau dans la culture biblique. On en a une préfiguration dans les thèmes anciens des puits et des oasis. Le jardin d’Eden est représenté comme une oasis où la nappe phréatique vient affleurer, se qui fournit à Dieu le matériau dans lequel il façonnera l’homme. Et Jacob creusera un puit, vraie source de bénédiction pour des millénaires.
 Mais si les nomades n’ont besoin que de très peu d’eau, les cultivateurs attendent la saison des pluies avec impatience. L’eau devient ainsi le signe de la bénédiction de Dieu et l’image de l’action bienfaisante de sa parole:
 De même que la pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondé et fait germer, pour qu’elle donne la semence au semeur et le pain à celui qui mange, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche: elle ne retourne pas vers moi sans effet, sans avoir exécuté ce que je voulais et fait réussir ce pour quoi je l’avais envoyée (Isaïe 55, 10-11).
 Et c’est bientôt l’absence de pluie qui manifeste la malédiction. Pour punir le roi Achab qui abandonne le culte du Seigneur au profit de celui de Baal, Dieu envoie une sécheresse dont le début et la fin sont annoncés par le prophète Elie (1 Rois 17-18).
 Pour expliquer ces choses aux enfants, il est bon de raconter au moins une partie des histoires de la Bible qui ont été rappelées ci-dessus. Il faut leur apprendre en même temps la profondeur spirituelle du récit, à en tirer l’essentiel.

LE BAPTEME DE JEAN.
Les rites de purification et le baptême.
 De ce double rôle de l’eau viennent les rites de purification des Juifs, qui seraient autrement restés sans doute de simples mesures d’hygiène (Marc 7, 3-4). Il s’agit d’emporter les impuretés, et de restituer à ce qui est béni son intégrité première.
 L’évangile rapporte plusieurs incidents à ce sujet. Un jour, on reproche à Jésus le fait que ses disciples ne se lavent pas les mains avant de manger (Matthieu 15, 2). Une autre fois, un hôte de Jésus néglige de lui faire laver les pieds à son arrivée chez lui (Luc 7, 44).
 Ces rites de purification au moyen de l’eau ont été développés au maximum chez les Esséniens. Ce groupe religieux avait une communauté à Qumran, là où l’on a retrouvé les fameux manuscrits de la Mer Morte. Sans ces textes, avec seulement le résultat des fouilles, on aurait pu croire, dit-on, que ces grottes de Qumran étaient un établissement de bain: après le repas, on submergeait le réfectoire en ouvrant une vanne!
 L’évangile rapporte que Saint Jean-Baptiste « fut dans les endroits déserts jusqu’au jour où il se présenta à Israël ». Certains pensent que ces déserts pourraient être justement Qumran (à supposer que la communauté existât alors, car certaines descriptions la font ressembler à la communauté des croyants de Jérusalem, Juifs devenus chrétiens, décrite dans les Actes des Apôtres).
Le baptême dans le Jourdain.
 En tout cas les auditeurs de l’inventeur du baptême pouvaient bien comprendre son geste: en entrant dans le Jourdain et en s’y immergeant, ils se reconnaissaient pécheurs, selon ce que l’eau représentait de négatif pour eux. En ressortant de l’eau ils manifestaient leur désir de renoncer à leur vie de péché antérieur.
 C’est pourquoi ils demandaient à Jean-Baptiste comment désormais ils devaient vivre. L’Evangile rapporte des réponses qui ont dû surprendre ses auditeurs tant elles annoncent les renversements de valeurs que Jésus va opérer.
 Les publicains, ces membres de la fonction publique de l’empire romain, étaient accusés de trahison par leurs concitoyens juifs, et cette trahison se doublait d’une apostasie, puisque religion et nationalité allaient de pair dans leur mentalité. Jean ne leur dit pas de quitter leur métier, mais seulement de ne pas abuser de leur situation. La réponse est la même pour les soldats: s’ils veulent être prêts à rencontrer le Christ, il peuvent rester militaires, à condition de se contenter de leur solde et de ne molester personne.
 Ainsi, purifiés par leur baptême, les disciples de Jean entraient dans une vie nouvelle, prêts à recevoir le Sauveur que leur maître annonçait.

QUAND JESUS SE FAIT BAPTISER.
Action symbolique.
 Quand Jésus est venu se faire baptiser dans le Jourdain par Jean-Baptiste, il savait que les assistants avaient la même culture biblique que lui. Il reprend donc les éléments du baptême de Jean en les enrichissant par une action symbolique.
 On rencontre des actions symboliques chez les prophètes de l’Ancien Testament. En voici un exemple. Dieu inspire un jour au prophète Ezechiel de faire un trou dans le mur de sa maison, par où il doit sortir avec pour bagage un simple baluchon,la tête voilée, de nuit. Les gens lui demandent ce qu’il fait. Il explique: « ce que j’ai fait, vos princes le feront aussi. Un jour, on percera les murs de Jérusalem assiégée, le roi sortira en cachette; mais il sera fait prisonnier avec sa suite et on l’emmenera en captivité ». Autrement dit: « Je me comporte comme vous vous comporterez ».
 En fait, ce que Jésus symbolise en se faisant baptiser, ce est d’abord ce que lui-même va faire, ensuite ce que nous allons faire.
L’eau vive.
 Quand Jésus descend dans l’eau du Jourdain, bien sûr, selon une explication des Pères de l’Eglise, il sanctifie les eaux. C’est comme s’il y introduisait l’Esprit-Saint en vue de notre propre baptême. Ainsi les eaux sanctifiées du Jourdain préfigurent l’eau qui va couler du côté du Christ mort en croix: cette eau porte en elle l’Esprit-Saint, envoyé à cause des mérites de la passion de Jésus.
 C’est donc, spirituellement, dans cette eau que nous sommes baptisés: elle est donc le nouveau fleuve de vie qu’Ezéchiel avait vu sortir du côté droit du temple. Jésus y fera allusion devant la Samaritaine auprès du puit de Jacob. L’eau enfermée dans le puits représente la loi ancienne, l’eau vive représente le baptême dans l’Esprit de prière.
L’ensevelissement.
 Mais il y a une autre explication. Jésus n’a aucun péché, il n’a pas besoin de se reconnaître pécheur comme ceux qui se faisaient baptiser par Jean. Celui-ci veut d’abord l’en dissuader. Mais Jésus insiste, car il veut montrer qu’un jour il prendra sur lui-même tous nos péchés, afin de nous en débarrasser et de les détruire par sa mort.
 Quand Jean-Baptiste verse de l’eau sur la tête de Jésus, celui-ci en est recouvert. Cet acte préfigure la mort de Jésus et sa mise au tombeau, quand il sera recouvert par la terre. Jésus veut sans doute prophétiser sa mort. C’est une nouvelle façon d’affirmer à son Père qu’il est venu faire sa volonté. Désormais, on voit bien qu’il ne peut plus reculer.
La vie nouvelle.
 Quand Jésus ressort de l’eau, il annonce sa résurrection. Il prophétise que le tombeau ne le retiendra pas plus que le Jourdain. Mais on comprend aussitôt que c’est parce qu’il est le Fils de Dieu que la mort ne peut le retenir dans ses liens.
 En effet, au moment où Jésus est en prière au bord du Jourdain, la voix du Père se fait entendre: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. » Et l’Esprit-Saint est présent à toute la scène, où il se manifeste sous l’apparence d’unne colombe.
 Ainsi cette vie de Jésus qui est plus forte que la mort c’est la vie même de la Trinité: c’est la vie de Dieu. Jésus lui-même nous encourage à voir dans son baptême par Jean l’annonce de sa mort et de sa résurrection; il y fait allusion en disant; « Je dois être baptisé d’un baptême ».

LE BAPTEME DANS L’EGLISE.
 Après sa résurrection, juste avant son ascension, Jésus fait ce qu’il faut pour que nous-mêmes nous puissions vivre de cette vie de Dieu qui est la sienne. Il dit à ses Apôtres: « Allez dans le monde entier, de toutes les nations faites des diisciples. Baptisez-les au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. »
Une action symbolique.
 Le baptême se présente comme une action symbolique d’un type particulier. Celles des prophètes de l’Ancien Testament annonçaient un évènement futur. L’action symbolique de Jésus se faisent baptiser par Jean annonce sa mort et sa résurrection à venir. Mais lorsque le chrétien se fait baptiser, il rappelle un évènement passé, en y entrant lui-même: il est « baptisé dans la mort et la résurrection de Jésus », comme dit Saint Paul.
Baptisés dans la mort de Jésus.
 Jésus n’annonçait pas seulement ce qu’il allait vivre, il prophétisait aussi ce par quoi nous devons passer pour vivre de la vie éternelle avec lui. Il s’agit de mourir au péché, comme lui-même est mort en ayant prit sur lui tout les péchés du monde.
 Nous sommes baptisés dans la mort de Jésus en ce sens qu’avec lui nous sommes recouverts d’eau, par trois fois en souvenir des trois jours où il demeura retenu en terre. Symboliquement, le nouveau baptisé est enterré avec Jésus.
Purifiés du péché.
 En recevant l’eau sur sa tête, le baptisé est symboliquement immergé. On doit voir dans ce geste celui-là même des disciples de Jean. Il s’agit donc dans un premier temps d’être libèré de tout péché. Bien sûr, les enfants peuvent déjà connaître par ailleurs cette partie de l’enseignement de l’Eglise, qu’il faut voir avec le « Je crois en Dieu ». Mais il est bon d’en rappeler ici les grandes lignes.
 Lorsque le premier homme et la première femme reçurent la capacité de connaître et d’aimer Dieu - sans laquelle il n’y a pas d’humanité - ils l’exercèrent immédiatement. Ils étaient dans un bonheur spirituel, qui rejaillissait jusque sur leur existence matérielle. Etant en lien direct avec le Créateur, ils n’avaient rien à craindre de la création.
 Etant plongés dans l’amour de Dieu, il savaient ce qu’il fallait faire pour demeurer dans cet amour. Mais nous savons que nous sommes dépendants de ceux que nous aimons. Par désir d’indépendance, nous sommes tentés de nous soustraire à l’amour et à ses obligations. Pour être les égaux de Dieu et ne rien lui devoir, Adam et Eve ont désobéi à la loi de l’amour: une simple attitude intérieure de doute entretenu quant au fait de rester ou non dans l’intimité de Dieu est déjà une rupture totale d’avec lui.
 Or les deux premiers êtres humains ne pouvaient pas agir seulement pour leur propre compte. En eux était contenue toute leur descendance. Ils avaient donc pour mission d’orienter toute l’humanité avec eux dans la fidélité à l’amour de Dieu. Ils ont failli dans leur mission et chaque membre de leur descendance en est atteint. Nous n’avons pas commis personnellement le péché originel, mais nous en sommes personnellement affectés. C’est pour rétabir l’humanité dans son orientation à Dieu que le Fils de Dieu s’est fait homme.
 C’est par le baptême que Jésus applique en fait à chacun de nous ce qu’il a obtenu en droit pour toute l’humanité. En étant plongé dans l’eau du baptême, nous sommes rattachés à Jésus qui est mort pour effacer le péché. Et à ceux qui sont baptisés après l’âge de raison, les péchés commis personnellement sont donc également remis par leur baptême. On verra à propos du sacrement de pénitence ce qui reste à reconstruire dans notre coeur blessé par le péché, après que le péché ait été remis.
Baptisés dans la résurrection du Christ.
 C’est aussi dans la résurrection de Jésus que nous sommes baptisés. Parce qu’il est passé par la mort, Jésus a été glorifié jusque dans sa nature humaine. De même, le baptisé, qui accepte de mourir avec Jésus, ressuscite avec lui et vivra pour toujours de la vie de la Trinité.
 Quand il ressort de l’eau du baptême, le chrétien se trouve dans la situation de Jésus en prière au bord du Jourdain. Comme il l’avait dit à Jésus, le Père dit au nouveau chrétien: « Tu es mon fils bien-aimé ». Et l’Esprit, qui planait sur les eaux primordiales de la genèse et qui s’est manifesté au baptême de Jésus sous l’apparence d’une colombe, marque le nouveau chrétien d’une empreinte indélébile. Il le « prend sous son ombre », comme on le dit de Marie à l’annonciation.
Un don de Dieu.
 Un sacrement est toujours avant tout un don de Dieu. L’homme doit s’efforcer de le recevoir convenablement, mais l’initiative est du côté de Dieu. C’est lui qui nous a aimés le premier.
 Pour marquer que ce don est gratuit, il faut qu’un sacrement soit « servi » - comme on sert un repas - par une personne spéciale, qu’on appelle le « ministre ». En fait, le ministre est le serviteur de Dieu dans son don. En aucun cas, le ministre d’un sacrement ne peut être pris au hasard.
 Pour le baptême, le ministre était normalement l’évêque dans l’Eglise primitive. Mais le prêtre ou le diacre sont les ministres habituels du baptême. Toutefois, quand on ne peut attendre qu’un prêtre ou un diacre soit disponible, un laïc peut être ministre du baptême. Cela peut se produire par exemple dans de petites communautés chrétiennes isolées dans la forêt vierge ou sur les atolls du Pacifique, que le prêtre ne vient pas visiter souvent.
 Mais en cas de danger de mort de la personne à baptiser, n’importe quelle personne de son entourage peut la baptiser, même s’il n’est pas chrétien. C’est pourquoi il faut connaître par coeur l’essentiel du rituel: on verse par trois fois de l’eau sur la tête du baptisé en disant: « Je te baptise, au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit. » Le baptême est ainsi valide: si la peersonne échappe à la mort qui la menaçait, on fait des cérémonies complémentaires, mais on ne recommence pas le baptême proprement dit.
 L’Eglise considère donc comme valide le baptême donnée par des protestants, bien qu’ils n’aient pas de prêtre. Et les catholiques du Japon ont pu vivre en communautés sans prêtre pendant plus d’un siècle, alors qu’on les croyait anéantis par la persécution et l’isolement dans le reste de l’Eglise.
Le don de la foi et le don à Dieu.
 Passer avec Jésus par sa mort et sa résurrection montre qu’on croit qu’il est vraiment ressuscité, qu’il est le Fils de Dieu. Le fruit principal du baptême est la foi que Dieu nous donne. Par la foi, nous sommes unis à Jésus qui est Dieu. Du même coup nous entrons dans l’Eglise, qui est justement l’ensemble des gens unis à Dieu.
 Cette union est un don total qu’on fait à Dieu de sa personne tout entière. A partir du baptême, on appartient à Dieu. Tout dans nos pensées et nos actions lui appartient. Il faut y insister, car toute la vie chrétienne dépend de cette affirmation. En particulier on ne peut pas expliquer le mariage ou la vie religieuse sans cela.
 Et bien sûr, on n’invente pas sa foi. Elle n’est pas quelque chose de subjectif, que chacun se fabriquerait à la petite mesure de son coeur. C’est l’Eglise qui est la dépositaire de la foi, et le Pape qui est le garant de ce dépôt. Les dogmes définis par l’Eglise servent à ne pas déformer en notre esprit l’itinéraire qui nous mène à Dieu. Sans cela il n’y a plus de vie chrétienne, plus d’union véritable et totale à Dieu le Père de notre Seigneur Jésus-Christ.
Implications.
 Ce n’est pas sans exigence, bien au contraire. Mourir avec Jésus implique de mourir au péché. Notre vie nouvelle doit être pure. Mourir avec Jésus, c’est accepter de souffrir avec lui, et d’abord en luttant contre nos péchés. En fait, comme l’a souligné Sainte Thérèse de Lisieux, il s’agit avant tout de s’exposer à l’amour de Dieu comme on s’exposerait aux rayons du soleil.
 Nous n’aurons pas tous à mourir martyrs. Mais tous nous connaîtrons une multitude d’épreuves. La vie chrétienne consiste à les accepter comme Jésus a accepté les siennes. Mieux: il s’agit d’offrir nos vies - dans l’épreuve ou non, à Dieu le Père comme le Fils l’a fait, en s’offrant pour notre salut personnel et pour celui de toute l’Eglise. Le baptême nous rends capables de participer à l’action par laquelle le Fils de Dieu nous a sauvés.
 Si nous en sommes capables, c’est parce que Dieu déjà habite en nous. Le baptême n’est pas une récompense que Dieu accorderait à nos mérites. C’est un don gratuit par lequel il nous donne sa vie. Il serait donc criminel de refuser ce don que Dieu veut faire aux petits enfants. Car dés le baptême, nous sommes vivants de la vie éternelle de la Trinité qui vient habiter en nous. Il faut placer le plus tôt possible l’enfant sous cette influence de Dieu.
Marqués pour toujours.
 La marque produite en notre âme par le baptême est appelée un « caractère »: On peut penser aux caractères d’imprimerie, mais pour le baptême il ne s’agit pas d’une simple marque de surface: c’est un lien indélébile avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Ce lien vient comme renforcer celui qui nous unit à Dieu qui nous crée. Il se peut que nous y soyons infidèles, mais ce lien ne disparaît pas du fait que nous n’en profitons pas.
 Dieu est présent dans nos âmes sans les blesser, comme l’eau est dans l’éponge, expliquaient déjà les Pères de l’Eglise. Au baptême, dit-on aussi, nous sommes greffés sur Jésus. Notre vie n’est pas seulement créée, elle est perpétuellement revivifiée.

A bord de l’aviso Commandant Birot,
devant les Ïles Hanish.
8 Septembre 1998.

Annexe. 

L’EAU DANS LES SACREMENTS.

Accueil des pèlerins de l’armée de l’air française au pélerinage militaire international à Lourdes en 2002.

Heureusement que vous n’êtes pas des marins !
Parce que je dois vous parler du thème de ce pèlerinage,
l’eau dans les sacrements,
et que pour cela je dois vous parler de l’eau dans la Bible.
Eh bien, dans la Bible, la mer, ce n’est vraiment pas recommandable !
C’est toujours en agitation violente,
c’est comme la Création en désordre
qui chercherait à se soustraire à l’harmonie du Créateur.
C’est là que vit Léviathan,
ce monstre que Dieu créa pour s’en rire.
L’eau en grande quantité, c’est le lieu du péché,
la résidence des démons.
Ce trait se trouve dans la culture des Hébreux
probablement parce qu’à l’origine c’était un peuple nomade,
vivant au désert,
et tous ceux qui ont fait un peu de camping
savent que l’eau, il n’en faut pas trop.
 
Rappelons-nous le déluge :
quand les péchés eurent surabondé sur la terre,
Dieu recouvrit celle-ci d’eau.
L’eau emporta les péchés en elle,
et le monde fut purifié.
Et voyons aussi l’Egypte,
cette terre où les Hébreux furent réduits en esclavage :
c’est le pays recouvert par les eaux du Nil, chaque année,
en pleine saison sèche en plus !
Et ces eaux deviennent rouges comme du sang,
et pour un Hébreu on est impur quand on a touché du sang.
L’Egypte est la terre du péché, le repaire des faux dieux,
le pays de l’esclavage.
Et quand Dieu libère son peuple
en le faisant guider par Moïse,
le peuple de Dieu purifié par le sacrifice de l’agneau pascal
n’est pas touché par les eaux de la Mer Rouge,
qui forment une muraille à sa droite et une muraille à sa gauche.
Les Hébreux passent à pied sec.
Mais les eaux se referment sur l’armée de Pharaon,
l’armée des faux dieux.
 
Cela nous permet de mieux comprendre certains passages de l’Evangile.
Quand Jésus marche sur les eaux de la Mer de Galilée,
les Apôtres ne sont pas seulement frappés
par l’aspect physique du miracle,
comme nous le sommes,
en voyant la domination du Créateur sur la matière.
Les Apôtres voient aussi la signification spirituelle de ce fait :
Jésus marche sur la tête des démons, (1)
il piétine l’empire de Satan.
Et quand Jésus calme la tempête,
les Apôtres voient que le pouvoir
qu’a Jésus de chasser les démons
ne s’adresse pas seulement aux personnes individuelles,
comme quand il guérit des possédés ;
ce pouvoir s’exerce sur toute la création.
 
Alors à quoi pensaient les Juifs, héritiers spirituels des Hébreux,
en allant se faire baptiser par Jean Baptiste ?
Quand ils descendaient dans les eaux du Jourdain
et que Jean les recouvrait d’eau,
c’était comme s’ils disaient :
« Oui, j’ai vraiment péché, c’est ma faute. »
« Je suis dans le péché, j’en suis imprégné. »
Mais ils ressortaient du Jourdain,
en signe qu’ils y avaient laissé leurs péchés,
qui seraient emportés vers la Mer Morte,
où ne se trouve aucune vie, ni animale, ni végétale.
Et ainsi purifiés, ils demandaient à Jean Baptiste
ce qu’ils devaient faire pour garder cette pureté
jusqu’à la manifestation du Sauveur.
Jean probablement les exhortait à garder les dix commandements,
mais l’Evangile nous a conservé ses conseils
à deux catégories de personnes réputées impures
car elles collaboraient avec les païens, les Romains.
Aux militaires Jean dit qu’ils pouvaient conserver leur métier,
pourvu qu’ils n’abusent pas de leur force.
Cela peut nous faire mal, mais il faut le reconnaître,
Jean a dit aux percepteurs aussi
qu’ils pouvaient continuer leur travail.
 
Mais que fait Jésus en venant lui-même se faire baptiser ?
Il n’a pas de péché à laisser dans les eaux.
Jean le reconnaît à l’Esprit qui repose sur lui comme une colombe
et lui dit que c’est plutôt à Jésus lui-même
de le baptiser, lui, Jean.
Mais Jésus le persuade de le laisser faire.
Comme si Jésus voulait descendre dans les eaux
pour en retirer tous les péchés que les Juifs y avaient laissés,
et que nous-mêmes allions y laisser au baptême.
Jésus prophétise qu’il se chargera de nos péchés
pour les détruire par son sacrifice de la Croix.
Et certains disent que Jésus a déposé dans l’eau ainsi purifiée
l’Esprit-Saint qui pourra déployer sa puissance au baptême.
Et Jésus en descendant dans les eaux du Jourdain
et en s’en laissant recouvrir
prophétise qu’il mourra
et se laissera recouvrir par la terre du tombeau.
Mais Jésus ressort du Jourdain et se met en prière,
toujours sous l’ombre du Saint Esprit,
et l’on entend la voix du Père qui proclame :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. »
Ainsi Jésus prophétise qu’il ressortira du tombeau,
et qu’il manifestera alors la vie qui se trouve déjà en lui
et qu’il nous communiquera par le baptême.
 
En étant baptisés dans la mort et la résurrection du Christ,
nous avons prophétisé,
comme demain vont prophétiser ceux qui seront baptisés.
Nous avons prophétisé que nous vivrons nos souffrances en union avec celles du Christ,
et notre mort en union avec la sienne,
nous avons prophétisé que nous ressusciterons avec Jésus
et que sera alors manifestée une vie
qui déjà est en nous depuis notre baptême.
Et pour garder cette vie et cette dignité d’enfants de Dieu,
nous nous tournons vers la Mère de Jésus,
elle qui nous dit, ici, à Lourdes :
« Venez boire à la source et vous y laver. »

Catéchèse sur le mariage

PETIT EXPOSE SUR LE MARIAGE.

 PLAIDOYER POUR UNE CATECHESE, DÉS L’ENFANCE, SUR LE MARIAGE.
Question d’âge?
 Parler du mariage au catéchisme surprendra beaucoup de monde. Ce n’est pas de leur âge, dira-t-on, ni dans leurs centres d’intérêts. Et comme beaucoup pensent que le catéchisme consiste à « faire vivre quelque chose aux enfants », ils ne voient pas comment aborder le mariage avant l’adolescence.
 Or s’il est vrai que les connaissances doivent être acquises au catéchisme de façon vitale, elles doivent aussi être emmagasinées de telle sorte qu’elles servent de base à la réflexion durant toute la vie. Car la meilleure formation permanente porte des fruits sur la base d’une culture initiale équilibrée. Et trop souvent les études puis les activités de l’âge adulte ne permettent pas de consacrer suffisamment de temps à la formation chrétienne. La préparation au mariage gagnera en profondeur si elle a été amorcée dans l’enfance.
Une question vitale dés l’enfance.
 De plus on ne peut affirmer que le mariage n’est pas connu des enfants: ils ont l’exemple - ou trop souvent le contre-exemple - de leur famille, et il faut beaucoup de délicatesse pour les aider à ne pas juger les personnes mais à comprendre comment ils pourront éviter les écueils pour leur compte personnel. Une bonne catéchèse peut aider considérablement les enfants blessés par les ruptures familiales à surmonter leur handicap.
 Et même si les enfants ne pouvaient pas être amenés à réfléchir sur le mariage comme le sacrement qui constitue la famille, ils entendent parler de la sexualité de toutes sortes de manières. Et si l’on veut éviter que leur pureté soit emportée par tout ce que les sociétés perverties présentent à leurs regards, il faut très tôt leur faire comprendre que la sexualité est une orientation à l’autre, par laquelle on est orienté au Tout-Autre qui est Dieu.
Deux approches successives.
 Aussi on peut proposer de distinguer deux approches pour aborder le mariage: la première est utile pour les enfants jusqu’à dix ans inclusivement; en partant de l’attrait qu’exerce immanquablement la famille sur tout être qui aspire à être aimé par ceux qui le connaissent et avec qui il vit. Il faut montrer comment la famille est le fruit du baptême, comment la vie chrétienne permet de transfigurer les relations de tous les jours.
 La seconde peut être abordée à partir de onze ans, mais le présent exposé peut être utilisé pour les adultes qui se préparent au mariage. Cependant on ne fera bien la catéchèse aux enfants et aux préadolescents qu’à condition de poser les fondements de leur foi et de leur vie chrétienne de l’âge adulte. Les catéchistes auront donc tout intérêt à faire leurs les préoccupations des groupes de préparation au mariage.


I. SAINTETE DE LA FAMILLE.
Nature et surnature.
 Sauf exception, les enfants de dix ans et moins se sentent bien à la maison. C’est là qu’ils sont le plus à l’aise. En fait, toute la vie paraît n’être qu’une tentative de reconstituer l’atmosphère connue dans l’enfance en famille. Dans les époques troublées soit pour chaque individu, soit pour les sociétés entières, on se retourne vers les « valeurs » familiales. La raison en est simple: l’enfant est naturellement aimé, et il le sent.
 C’est sur cette base que peut se faire la première catéchèse sur le mariage. Il faut présenter le bonheur familial comme le fruit des dispositions de la nature humaine telle qu’elle a été créée par Dieu, et des dispositions surnaturelles fournies par la rédemption.
 Une objection surviendra immédiatement: pour les enfants qui souffrent d’une situation familiale anormale, cela ne va pas de soi. Il faut du tact pour faire saisir que justement Jésus est venu pour réparer ce que les hommes font mal. Se sentir bien en famille est un bon départ pour se sentir enfant de Dieu. Mais se savoir enfant de Dieu est le meilleur remède aux situations d’échec.
 En grandissant, l’enfant comprend qu’il aura à agir pour le vrai bien de la famille qu’il fondera. Ainsi il voit que ce qui peut avoir été perdu pour lui ne l’est pas définitivement.

Le lieu de l’amour.
 Peut-on changer de père ou de mère? Peut-on changer de frère ou de soeur? L’enfant en prend facilement conscience: les liens familiaux durent toujours. Les efforts qu’on l’invite à faire pour aimer ses proches auront des conséquences pour toute sa vie. Cet amour des membres de la famille est l’extension de l’amour du père et de la mère.
 On peut donc dire aux enfants que tout ce qu’ils souhaitent recevoir dans leur famille vient de l’amour de leurs parents pour Dieu qui s’exprime dans leur amour réciproque. Dés lors, pour profiter de la vie familiale, l’enfant doit à son tour entrer dans l’amour pour Dieu. Le fondement surnaturel de ce don de l’amour est le sacrement du mariage.
 L’enfant doit savoir que ses parents se sont engagés, devant Dieu et avec son aide, à rester unis dans l’amour: on ne change pas plus de conjoint qu’on ne change de parents. On ne change pas non plus de Dieu. La famille est le lieu où l’on apprend le véritable amour: celui qui est construit, travaillé, dans la durée.
Le lieu de la prière.
 C’est dans la prière en famille que tout cela s’apprend. Il faudrait supplier les parents de prier avec leurs enfants. La famille est appelée « Eglise domestique », c’est à dire « Eglise de la maison ». C’est là qu’on fait l’apprentissage de l’amour de Dieu. Si l’enfant est tourné par ses parents vers Dieu, il sent que leur amour est désintéressé, il n’est pas une façon de le dominer.
 Il n’y a pas d’Eglise sans prêtre. Le prêtre de l’Eglise domestique, c’est le père. Il tient dans la famille la place du Christ, époux et tête de l’Eglise. Ce rôle doit être visible pour les enfants. C’est au père qu’il revient en priorité de bénir la table, de bénir ses enfants et même son épouse le soir. Cela lui est donné par la grâce du sacrement de mariage. C’est la façon propre du père de famille d’exercer son « sacerdoce des fidèles ».
 Le rôle de la mère n’est pas négligeable pour autant. Plus que le père, elle a une familiarité avec les enfants qu’elle a portés. Plus que le père, elle est capable de faire sentir la tendresse de Dieu. C’est à elle qu’il revient en priorité de tourner l’amour des enfants vers Dieu. En s’effaçant ainsi devant Dieu dans le coeur de ses enfants, elle leur apprend le désintéressement, le don de soi.
 On voit que les catéchistes sont pratiquement sans pouvoir dans ce domaine. Du moins qu’on s’efforce d’avoir dans le groupe une ambiance familiale jusque dans la prière. Et qu’on fasse sentir aux parents l’urgence et l’intérêt qu’il y a à « investir » dans ce domaine.
La Sainte Famille.
 La meilleure façon de faire comprendre ces choses aux enfants est de leur montrer l’exemple de la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph. On croit à tort que ces personnes exceptionnelles ont eu une expérience hors de notre portée. Qu’on se souvienne simplement que si Jésus est vraiment homme, il a eu besoin d’être éduqué.
 Le Fils de Dieu sait tout, le fils de la Vierge Marie doit tout apprendre: ce n’est pas le moindre paradoxe de l’incarnation! En Jésus, il n’y a pas de système automatique de « vases communiquants » entre sa connaissance divine et sa connaissance humaine.
 Dés lors, les exemples que nous donnent les parents de Jésus sont déterminants pour notre propre vie. Les scènes de Noël, de la fuite en Egypte, de Jésus au Temple sont déterminantes pour notre façon de parler de la famille. Et les enfants y sont extrêmement sensibles.
Un exercice.
 Le Psaume 128 parle de la vie de famille sous le regard de Dieu, mais du seul point de vue du père:
 Heureux l’homme qui craint le Seigneur,
 qui marche dans ses voies.
 Tu mangeras le fruit du travail de tes mains,
 Tu es heureux et pour toi tout sera bien.
 Ta femme sera comme une vigne fructueuse,
 dans les murs de ta maison;
 Tes fils comme des plans d’oliviers
 tout autour de ta table.
 C’est ainsi que sera béni l’homme
 qui craint le Seigneur.
 Que le Seigneur te bénisse de Sion,
 Puisses-tu voir le bien de Jérusalem
 tous les jours de ta vie;
 et voir les fils de tes fils.
 Paix sur Israël.
 On peut demander aux enfants de le mettre au féminin. Les garçons, vers dix ou onze ans, vont en faire un simple exercice grammatical. Mais les filles comprennent en général très bien qu’il s’agit de tout autre chose. Ainsi la fille d’une divorcée non remariée a écrit un jour: « son mari lui sera fidèle. » Comme quoi il ne faut pas hésiter à présenter - avec douceur - toutes les exigences du mariage chrétien : c’est une libération pour les enfants.


II. LE DON, AU BAPTEME ET AU MARIAGE.
La cérémonie du mariage.
 Pour commencer à parler du sacrement de mariage à des enfants de onze ans et plus, on peut partir d’une phrase du rituel. On demande aux enfants s’ils se souviennent d’avoir assisté à un mariage et s’ils ont entendu les fiancés dire: « Je me donne à toi ». On a rarement une réponse positive, du moins peut-on leur dire d’y faire attention s’ils ont l’occasion de voir une cérémonie de mariage.
 Cette petite phrase résume l’essentiel, elle est le coeur de l’échange des consentements. Elle avait été introduite dans le rituel en France au Moyen-Äge, puis avait été oubliée quand les rituels romains se sont impossés partout, après le Concile de Trente, avec l’appui de l’imprimerie. Ce dialogue est préférable à la formule où les nouveaux époux répondent « oui » au prêtre qui les interroge d’une simple phrase. Du moins, on devrait alors introduire cette idée de donation de soi-même dans les questions du prêtre.
 On rappelle alors aux enfants que dés le baptême on est donné à Dieu, on lui appartient totalement. Or peut-on donner quelque chose dont on n’est pas propriétaire? Comment les fiancés peuvent-ils dire: « Je me donne à toi », alors qu’ils appartiennent à Dieu?
 Les enfants ne trouvent pas la réponse, mais ils comprennent quand on leur dit que dans le sacrement du mariage, on se donne à l’autre pour se donner à Dieu. On peut dire: « Je me donne à toi », parce que Dieu a disposé que l’époux le représenterait pour l’épouse, et l’épouse pour l’époux. En d’autres termes, dans le sacrement du mariage on se donne à son conjoint pour se donner à Dieu.
Représenter Dieu.
 Il faut remarque que les époux représentent Dieu l’un pour l’autre de deux façons différentes. Saint Paul dit que l’époux représente le Christ, l’épouse représentant l’Eglise. Mais ce qui est frappant c’est que ce don est total, comme celui du baptême. Toute catéchèse sur le mariage doit se faire en fonction du baptême. Le Christ nous dit: « Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites. » Dans le sacrement du mariage, on voit bien que cela s’applique de façon particulière.
 Dieu se fait représenter dans l’ordre des sacrements de différentes façons: ainsi le prêtre représente le Christ qui est tête et époux de l’Eglise. C’est l’une des plus grandes différences entre le catholicisme et le protestantisme: la façon dont le prochain représente le Christ est diverse pour les catholiques, mais semble uniforme pour les protestants. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les protestants ne reconnaissent pas le mariage comme un sacrement.
Union charnelle et sacrement.
 Dans l’Ancien Testament, on parle souvent de l’idolâtrie en termes d’adultère, et inversement. On sent bien que dans la pensée de certains prophètes, l’union du mariage est assimilée à un culte.
 Beaucoup de jeunes affirment volontiers que dans cette union ils appartiennent totalement à l’autre. On ne doit pas sous-estimer la chair. Elle est créée par Dieu. Elle est le lieu du don total de soi. C’est corps et âme que l’on se donne à Dieu. On voit combien se trompent ceux qui accusent l’Eglise de mépriser la sexualité. Ce sont eux qui la rabaissent en la considérant comme un jouet.
Les ministres du sacrement.
 Puisque les époux se donnent l’un à l’autre, il est logique de considérer qu’ils sont eux-mêmes les ministres du sacrement du mariage. On entend dire parfois qu’ils se donnent le sacrement l’un à l’autre. C’est inexact. En fait, c’est toujours Dieu qui donne un sacrement. Le ministre n’est que le serviteur de ce don. Si bien qu’en se mariant, les époux se mettent au service de Dieu dans leur don réciproque.
 Ainsi les communautés chrétiennes sans prêtre ne sont pas plus privées du sacrement du mariage que du baptême. D’où une situation paradoxale: les protestants ne reconnaissent pas le mariage comme un sacrement, mais l’Eglise considère la cérémonie au temple comme un mariage valide pour tout baptisé (à quelques conditions toutefois).

III. UNION DE DEUX PERSONNALITES.
Quand le conjoint vous transforme.

 Si l’union du mariage est premièrement perçue comme charnelle, on doit insister sur les aspects psychologiques et spirituels. Se donner à l’autre, ce n’est pas seulement lui donner son corps, c’est avant tout lui donner son âme.
 Dire « Je me donne à toi » signifie aussi: « fais de ma personnalité ce que tu voudras. » Les époux - et déjà les fiancés - le disent volontiers: ils sont conscients d’avoir beaucoup changé depuis qu’ils se connaissent. Et ils sont heureux de ce changement, parce qu’il se fait selon ce qui plaît à celui ou celle qu’ils aiment.
 Ici on peut faire une remarque. L’épouse fait beaucoup plus changer son époux que l’inverse. Observez où les couples âgés se retirent: quand les familles des deux époux ne sont pas de la même région, ils vont plutôt du côté de la famille de l’épouse. C’est si vrai qu’en certaines régions de l’Afrique, des familles qui n’ont pas de quoi faire étudier tous leurs enfants paient les études de préférence à leurs filles: ils peuvent attendre plus sûrement un retour sur ce qu’ils considèrent comme un investissement.
 Cette disparité entre l’homme et la femme s’ajoute à la prédominance de la mère dans l’éducation de la petite enfance, la plus fondamentale. Cela permet sans doute de revaloriser l’équilibre traditionnel des rôles du père et de la mère dans la famille occidentale. Les décisions peuvent être prises en définitive par le père, parce que la mère a déjà fait tout ce qu’il faut pour que cela aille dans son sens. Ce que pressent la femme, l’homme l’exprime. Sinon, le mari n’est qu’un jouet.
 On n’a pas besoin, évidemment, d’entrer dans tous ces détails avec les enfants. Il suffit de leur faire remarquer que dans leurs amitiés, ils font tout pour plaire à leur ami. Et que cela, à la longue, finit par leur donner des goûts nouveaux, auxquels ils n’auraient pas pensé d’eux-mêmes. Ils peuvent bien comprendre que la même chose, en plus profond, se passe ente les parents.
Quand Dieu nous transforme.
 Cette transformation de soi-même par le conjoint doit absolument être acceptée consciemment. Car elle est l’image, le symbole actif, du fait qu’on accepte d’être transformé par Dieu. L’être humain a besoin de se laisser transformer par Dieu.
 D’abord Dieu seul peut nous guérir, jusqu’au fond de notre personnalité, des séquelles du péché originel. Mais de toute façon, dans le plan créateur de Dieu, l’homme n’est pas un être tout fait dés sa naissance, il est en devenir. Et ce devenir doit être guidé par Dieu pour que nous atteignons la pleine maturité de notre vocation personnelle.
Faire de son conjoint ce que Dieu en attend.
 C’est à ce niveau que l’on doit comprendre l’expression: « Je me donne à toi (pour me donner à Dieu) ». En d’autres termes, se donner à son conjoint c'est lui dire: « C’est toi que je choisis pour saisir ce que Dieu attend de moi et pour me le faire atteindre. » Il ne s’agit pas d’un chèque en blanc. Le souci d’aider l’autre à réaliser le plan de Dieu sur lui, ce à quoi il est appelé par vocation, est la meilleure garantie qu’on ne fera pas de l’autre son jouet.
 Là encore les enfants sont capables de comprendre que Dieu nous transforme dans un sens qu’on n’aurait pas imaginé. Qu’on leur raconte l’histoire d’Abraham: « Quitte ton pays... » Comme s’il annonçait: « C’est moi qui te construirai ton destin, en te donnant un pays et une descendance. » De même à David Dieu dit: « C’est moi qui te construirai une maison. » A travers le conjoint, c’est Dieu qui construit la vraie personnalité, la vraie sainteté de chacun.
L’accueil des enfants.
 Comment être sûr qu’on a admis d’être ainsi transformé par Dieu à travers son époux ou son épouse? En acceptant les enfants qui peuvent naturellement venir de cette union réciproque.
 On ne sait jamais auquel des deux parents l’enfant à naître va ressembler. En fait chaque enfant est un équilibre différent des physiques et des tempéraments de ses parents. L’enfant est ainsi l’image même de l’union des deux personnalités. L’accepter par avance est symboliquement et réellement accepter d’être transformé par son conjoint - et par Dieu.
 Le refuser est le signe qu’on refuse au moins pour une part les conséquences du don de soi. C’est pourquoi le Pape Paul VI, suivant en cela la tradition de vingt siècles de christianisme, a condamné la contraception: on ne voit pas en quoi le fait d’être accomplie selon des techniques modernes la rendrait acceptable.
 On ne peut pas dire: « Du moment que j’accepte d’avoir quelques enfants au total, je peux me permettre de rendre inféconde telle ou telle union que la nature créée par Dieu rendrait féconde. » C’est dans chaque union que le don de soi est réalisé et renouvelé. Autrement, en méprisant la chair et le sang, on méprise son conjoint, on accepte d’en être méprisé; on fait de lui un jouet, on accepte d’être traité en jouet.
 Et les enfants seront tout heureux de savoir que l’Eglise est pour eux. Ce message, c’est à cet âge qu’on le comprend le plus facilement. Il faut leur parler de ces familles qui adoptent des enfants handicapés. Elles sont le grand honneur de l’Eglise dans les siècles barbares. L’Eglise accueille tous les enfants de Dieu. La famille est, à ce point de vue aussi, une Eglise domestique.
L’union du Christ et de l’Eglise.
 On a vu un peu rapidement ci-dessus que l’époux et l’épouse se donnent l’un à l’autre pour se donner à Dieu, l’époux représentant le Christ et l’épouse représentant l’Eglise. Il est temps d’y revenir.
 « Du Christ et de l’Eglise, c’est tout un », disait Jeanne d’Arc. Il faut constamment revenir à cette idée quand on parle de l’Eglise. C’est au titre de l’identification du Christ et de l’Eglise que l’époux se donne à Dieu en se donnant à son épouse. Tous en fait, nous sommes transformés par Dieu à travers l’Eglise. Le signe que nous acceptons d’être guidés par Dieu dans l’accomplissement de notre vocation, c’est que nous acceptons d’être guidés par l’Eglise.
 On le voit encore à ceci: les prêtres sont le signe du Christ époux de l’Eglise. Ce n’est pas quelque chose d’abstrait. Observez un prêtre qui arrive dans une paroisse: peu à peu il va vivre, penser et parler comme ses paroissiens. Il va prendre leur parti et souvent il lui sera difficile de ne pas adopter leurs défauts et leurs erreurs. C’est pourquoi lui aussi, même dans sa relation à sa paroisse, a besoin d’être éclairé par le magistère de l‘Eglise, qui ne se réduit pas à une communauté locale, tout en s’y enracinant.
Rejet de l’homosexualité.
 Ce qui précède permet de comprendre l’attitude de l’Eglise par rapport à l’homosexualité. La sexualité nous est donnée comme capacité d’ouverture à Dieu. Or l’union homosexuelle ne peut être admise comme expression du don à Dieu, parce qu’elle n’est pas ouverte sur la symbolique du Christ et de l’Eglise. Dieu est le « Tout Autre », celui qui nous transforme: l’altérité et la complémentarité des époux sont indispensables pour que leur union serve à l’union à Dieu.
 De plus l’exercice de la sexualité doit être ouvert à la procréation, qui est le signe de l’orientation à Dieu, ce qui ne se trouve pas dans l’homosexualité. Enfin, disons que notre union à Dieu le Père s’apprend dans la relation aux parents, l’union à Dieu le Fils dans la relation à nos frères, l’union à Dieu le Saint-Esprit dans la relation à l’époux ou l’épouse. Dés lors, en mêlant les types de relations au frère et au conjoint, l’homosexualité brouille nos voies d’accès à Dieu.
 Blessés par la vie dans leur sensibilité, même si certaines prédispositions naturelles ont pu exister en eux, les homosexuels ne doivent pas se sentir condamnés à cause de leur tendance. Seul est blâmable le fait d’y acquiescer et d’y succomber. Quant à ceux qui pervertissent les autres par leurs actes ou leurs déclarations, qu’ils se souviennent de la parole du Christ sur ceux qui scandalisent les petits. C’est par amour que le Christ a fait cette mise en garde; l’Eglise cesserait d’aimer les hommes si elle ne la répétait pas, à ce propos comme à d’autres.
La vie religieuse.
 Dans cette même ligne du baptême et du mariage, il y a la vie religieuse. Au catéchisme, les enfants se font souvent les échos de la sagesse populaire: « Les Soeurs, disent-ils, sont mariées avec Dieu. » C’est vrai.
 Comme pour mieux faire comprendre que le but du mariage est l’union à Dieu, Dieu appelle certains à vivre cette union directement, sans passer par le mariage. C’est pour cela qu’on appelle les religieux Frères et Soeurs: leur union à Dieu par des voeux qui renouvellent le baptême les font membres d’une famille, celle de leur communauté. Et cela fait d’eux des membres particulièrement insérés dans l’immense famille de l’Eglise.
La virginité.
 Trop de gens pensent que l’union sexuelle entre deux personnes non mariées n’est pas un péché. Mais si le mariage est un don à Dieu, se garder vierge est une façon de se garder pour Dieu. Ceux qui ont l’intention de se marier gagneront donc au niveau de la qualité de leur couple s’ils ont attendu pour leur première union d’être mariés. Au contraire, une union sans engagement définitif n’est qu’une parodie d’union. La différence est ténue entre l’adultère qui unit deux personnes mariées par ailleurs, et la fornication, entre personnes non mariées.

 Les considérations morales et les interdits qui sont liés à la doctrine catholique du mariage peuvent rebuter au premier abord. Mais dés qu’on veut bien examiner les choses dans la perspective de l’union à Dieu, on comprend qu’en fait cette partie de la morale est plus encore que les autres destinée à préserver la pureté, la qualité de l’amour.
 Le mariage, qui saisit l’être humain corps et âme, est un sacrement qui concerne tous les membres de l’Eglise, mariés ou pas. C’est toute l’Eglise qui est épouse du Christ par l’union de chacun à Dieu.

A bord de la Frégate Lafayette,
Abu Dhabi.
Octobre 1998.

Catéchèse sur l'eucharistie

PETIT EXPOSE SUR L’EUCHARISTIE.

  Pour expliquer ce qu’est la messe, partons de sa partie principale. Quelle est-elle? Ce n’est pas la communion, ni l’évangile, ni le sermon, ni le Notre Père, comme le disent volontiers les enfants qu’on interroge. Le moment essentiel de la messe, c’est la consécration, c’est à dire cet instant où le prêtre dit: « Ceci est mon corps... Ceci est mon sang... vous ferez cela en mémoire de moi ».
I. LA CONSECRATION.
 On le sait, ces paroles sont celles que Jésus a prononcées au Cénacle le jeudi saint, juste avant d’être trahi. A la messe, ces paroles sont encore les siennes. Ce ne sont pas celles du prêtre: personne n’a jamais imaginé que le pain devenait le corps du prêtre, mais bien celui du Christ. Le prêtre ne fait que prêter sa voix à Jésus.
 Quelques questions se posent aussitôt. Jésus avait-il le pouvoir de changer le pain en son corps et le vin en son sang? En avait-il l’intention? A-t-il transmis ce pouvoir aux prêtres?

Le pouvoir du créateur.
 Oui, Jésus avait bien ce pouvoir de changer le pain en son corps et le vin en son sang. Jésus est le Fils de Dieu. Nous proclamons dans le credo: « Par lui, tout a été fait ». Avec le Père et le Saint-Esprit, il est le créateur du monde. Or la Genèse, au commencement de la Bible, nous raconte: « Dieu dit: "Que la lumière soit" - et la lumière existe ». Donc si Jésus dit: « Ceci est mon corps », c’est bien son corps. De même pour son sang. D’ailleurs on remarque qu’il avait préparé les esprits à la manifestation de ce pouvoir en changeant l’eau en vin à Cana.

L’intention du Christ.
 Mais, demandera-t-on, s’il en avait le pouvoir, en avait-il l’intention? Ne voulait-il pas parler par images, par symboles, comme ce jour où il dit à la Samaritaine qu’il lui donnera de l’eau vive, et où en fait il parlait du Saint-Esprit? Rappelons-nous bien ce passage de l’évangile selon saint Jean, et comparons-le à l’épisode du pain de vie, à peine plus loin dans le même évangile.
La Samaritaine et l’Eau Vive.
 L’histoire de la Samaritaine est racontée avec beaucoup d’humour. Visiblement Saint Jean s’amuse. Car cela s’est bien terminé, par la conversion de tout un village. Et au passage, notons que si cela a été écrit par un vieillard, il était encore tout jeune d’esprit, et se souvenait parfaitement des impressions de sa jeunesse!
 Donc Jésus s’était arrêté au bord d’un puits. Ses disciples étaient allés au village voisin. De là arrive une femme, pour puiser. Or il est midi: normalement, personne ne va puiser à l’heure la plus chaude. Déjà au plan matériel, cette femme a une vie déréglée. Et comme Jésus lui demande à boire, elle se moque de lui: elle lui fait sentir que tout homme et tout Juif qu’il est, il a besoin d’elle, une femme, une Samaritaine.
 Jésus va peu à peu renverser les rôles. C’est lui qui peut donner l’eau vive. Donne-m’en donc, si tu le peux, répond-elle de plusieurs façons. Jésus n’arrive d’abord à rien. Il change de tactique: « Va chercher ton mari ». Et la pauvre femme, dont la vie est déréglée aussi au plan moral, est bientôt forcée de reconnaître que Jésus est un prophète, puisqu’il lui dévoile tous ses péchés. Oui, il est plus grand que Jacob, le petit-fils d’Abraham, qui avait creusé ce puits. Du coup elle avertit ses compatriotes qui font un excellent accueil à Jésus. Celui-ci peut ainsi leur annoncer le don que Dieu fait par lui: le Saint Esprit, pour prier en esprit et en vérité, en tout lieu.
 Résumons donc. Pour une personne qui ne comprenait pas sa façon de s’exprimer, Jésus a expliqué que l’eau vive dont il parlait n’était pas de l’eau matérielle: c’était une façon de désigner l’Esprit Saint, l’Esprit de prière.
Le discours sur le Pain de Vie.
 Or Jésus, un peu plus tard, a une attitude toute différente. Lors de son discours sur le Pain de Vie, après la multiplication des pains, il ne va rien faire pour retenir une foule de centaines ou de milliers de personnes. Il leur parle du pain du ciel, affirme qu’il est lui-même ce pain vivant. Oui, il est plus grand que Moïse, qui avait donné la manne au désert.
 Comme la Samaritaine, mais avec moins d’humour, les Juifs contredisent Jésus. Mais plus ils protestent, plus Jésus insiste. Il leur donnera sa chair à manger et son sang à boire. Pour obtenir la vie éternelle, il faudra absolument manger sa chair et boire son sang. Jésus ne revient en rien sur ce qu’il a dit. Au contraire, il insiste fermement. C’est bien le signe qu’il n’y a rien à retrancher sur ce qu’il a dit, aucune interprétation mitigée à donner pour éviter la rupture avec la majorité de la foule.
 Ainsi les apôtres sont-ils préparés, de loin, à ce que Jésus leur dira au soir du jeudi saint: « Ceci est mon corps ». Et les disciples sauront que Jésus ne parlait pas par image ou symbole à ce moment-là. N’en doutons pas: Jésus avait bien l’intention de changer le pain en son corps et le vin en son sang.

Le pouvoir donné aux apôtres.
 Mais ce miracle se reproduit-il à la messe? Oui, évidement. Car Jésus dit aussitôt après: « Vous ferez cela en mémoire de moi ». Ne nous y trompons pas: ce n’est pas une simple prédiction. En français, on n’a pas d’impératif futur. En latin cela existait à haute époque, mais était déjà presque abandonné à la période classique. On est donc obligé soit de recourir à l’impératif présent, soit au futur de l’indicatif.
 En fait c’est un ordre que Jésus donne à ses apôtres. Comment aurait-il pu donner cet ordre sans donner le pouvoir d’y obéir? Jésus institue là, en même temps, deux sacrements: l’eucharistie et le sacerdoce, la messe et ce qui rend apte à la célébrer. Du reste, même s’il ne s’agissait que d’une prophétie, elle ne pouvait s’accomplir qu’à condition que Jésus donne le pouvoir de la réaliser.
 Notons que seuls les prêtres peuvent dire efficacement les paroles de la consécration: ils ont reçu ce pouvoir des évêques, qui se le transmettent depuis les Apôtres. Sinon, on perdrait de vue que c’est Jésus qui exerce ce pouvoir à travers eux. On en viendrait à croire que ce pouvoir vient des hommes.
 En conclusion, nous pouvons bien en être certains: à la messe, Jésus nous donne réellement son corps à manger. Mais ne va-t-on pas nous accuser d’anthropophagie, comme on le faisait pour les premiers chrétiens? Que se passe-t-il au juste à la communion?

II. LA COMMUNION.
Une rencontre personnelle.
 Revenons en arrière, au moment de l’offertoire où le prêtre prépare et dispose sur l’autel ce qu’il va consacrer l’instant d’après. Il place la patène au centre de l’autel, après avoir mis les hosties dans cette patène. A côté, il dépose le calice, dans lequel il a versé le vin. Nous sommes bien d’accord: à la consécration, ce qui est dans la patène devient le corps de Jésus, et ce qui est dans le calice devient le sang de Jésus.
 Donc à la communion, quand le prêtre donne à chacun une hostie, on reçoit le corps du Christ. Demandons aux enfants: « Reçois-tu aussi le sang du Christ? » A peu près immanquablement, ils répondront: « non, puisqu’il est dans le calice, et que seul le prêtre communie au précieux sang ». Il est vrai que des autorisations ont été données pour que tous puissent communier au précieux sang, au moins en certaines occasions. Mais la question reste la même: celui qui a reçu une hostie a-t-il reçu le sang du Christ?
 La bonne réponse est oui. Les enfants le comprennent facilement si on leur demande: « Si je sépare ton corps de ton sang, es-tu mort, ou bien vivant? » Bien sûr ils répondent qu’ils seraient morts dans ce cas. « Mais Jésus, est-il mort ou bien vivant? » Il est vivant, puisqu’il est ressuscité. Donc son corps n’est pas séparable de son sang. Et c’est pourquoi on peut très bien communier en recevant seulement l’hostie. D’ailleurs il y a un usage dans l’Eglise Grecque, qui nous le montre. Chez les Orthodoxes, on donne en même temps le baptême, la confirmation et la première communion aux petits enfants. Et comme ils ne pourraient pas avaler l’hostie, on leur dépose sur la langue une goutte du précieux sang: ils ont ainsi fait leur première communion!
Bérenger de Tours.
 Il est bon alors de faire copier et apprendre la déclaration de Bérenger de Tours. Au XIeme siècle ce théologien avait du mal à saisir que le pain et le vin devenaient réellement le corps et le sang du Christ. A cette époque les évêques avaient le souci que la foi catholique soit enseignée intégralement. Mais il fallut recourir au Pape. Finalement Bérenger se soumit et accepta de prononcer la déclaration qui porte son nom. On se soumet à l’Eglise ainsi, non comme un vaincu, mais en sachant que, comme Jésus, l’Eglise a les paroles de cette vie éternelle à laquelle on aspire.
 Voici cette déclaration (allégée de toutes les précisions techniques qui la rendent difficilement mémorisable):
« Je crois que le pain et le vin qui sont sur l’autel sont,
 par le mystère de la prière sainte
 et les paroles de Notre Seigneur,
changés au vrai corps du Christ,
 qui est né de la Vierge Marie,
 qui a été suspendu à la croix,
 qui est assis à la droite du Père,
et au vrai sang du Christ,
 qui a coulé de son côté. »
La communion, une rencontre avec Dieu.
 Mais il faut aller plus loin. Demandons aux enfants si, lorsqu’ils communient, ils reçoivent aussi l’âme de Jésus. Bien sûr, vont-ils répondre cette fois. Ils doivent savoir qu’à la résurrection, l’âme de Jésus, toujours unie à Dieu vers qui elle est allée au moment de la mort sur la croix, est venue reprendre possession de son corps. Actuellement, notre âme est conditionnée par les lois de la matière, elle est dans le corps. Après la résurrection de la chair, c’est le corps qui obéit aux lois de l’esprit. Et c’est ainsi, en vertu de ces lois spirituelles, que Jésus peut venir en nous.
 Il faut y insister: la communion est une rencontre personnelle avec le Christ. On peut encore demander aux enfants s’ils reçoivent le fils de la Vierge Marie en communiant. Ils répondent oui. De même ils savent qu’ils reçoivent le fils de Dieu. Mais si on leur demande « Recevez-vous aussi Dieu le Père? » ils ont bien du mal à l’admettre. Pourtant, il n’y a qu’un Dieu. Si le Père était séparable du Fils, il y aurait plusieurs dieux. Et à la communion, on reçoit donc aussi le Saint Esprit. C’est une rencontre personnelle avec Dieu Trinité, par son fils Jésus, le Verbe Incarné.

III. LE VIN EN PLUS DU PAIN.
 Il arrive - mais c’est rare - qu’un enfant demande alors: « Pourquoi donc Jésus a-t-il pris aussi le vin, puisque avec le pain devenu son corps, on reçoit déjà tout? » Si cette question ne vient pas naturellement, il faut la poser soi-même. Car c’est la réponse à cette question précise qui va nous permettre de comprendre ce qu’est la messe. Jusqu’ici nous n’avons parlé que de la transsubstantiation (c’est à dire du changement total qui se passe quand le prêtre dit « ceci est mon corps ») et de la communion. Il faut aller plus profond dans le mystère.

Les "sacrements" de l’Ancien Testament.
 Jésus a voulu prendre aussi le vin pour la messe, en plus du pain, non pas pour que son corps et son sang soient à nouveau séparés, mais pour que soit rappelé le moment où, sur la croix, ils ont été séparés. Et il s’agit de beaucoup plus qu’un rappel. Il s’agit d’un mémorial. Il faut en effet se souvenir du moment que Jésus a choisi pour instituer l’eucharistie: juste avant sa passion, lors de la fête de la Pâque juive, quand on immolait l’agneau pascal. Parlons donc des sacrifices et des fêtes de l’Ancien Testament.
Le sacrifice d’Abel.
 Le tout premier sacrifice dont nous parle la Bible, et dont on évoque le souvenir dans la prière eucharistique romaine, est celui d’Abel. Avec son frère Caïn, il offre un sacrifice à Dieu. Caïn offre des produits de la terre, Abel offre un animal de ses troupeaux. Le sacrifice d’Abel est accepté, celui de Caïn est refusé. Et de fait, les Hébreux auront toujours une préférence pour les offrandes d’animaux.
 Comment savait-on qu’un sacrifice était agréé par Dieu? N’oublions pas qu’à l’époque préhistorique et jusque dans l’Antiquité les sacrifices servaient à connaître la volonté de Dieu. Chez les Romains on interprétait la forme du foie des victimes pour savoir si les dieux étaient favorables; sinon, on devait recommencer les sacrifices. Pour les Juifs, le signe de la faveur de Dieu était que la fumée du feu qui brûlait l’offrande montait tout droit vers le ciel.
 Mais les Hébreux ne s’arrêtaient pas à cette apparence. La leçon du sacrifice d’Abel est que le coeur de celui qui offre doit être pur. Caïn n’avait pas le coeur pur, il était capable d’avoir des pensées de meurtre pour son frère. Après avoir vu que son sacrifice n’est pas agréé comme celui d’Abel, il tue celui-ci. En fait, le coeur de celui qui offre un sacrifice doit être pur car l’offrande est le signe qu’on veut se donner soi-même à Dieu.
Le sacrifice d’Abraham.
 C’est bien ce qui ressort du récit d’un autre sacrifice, également présent dans la Genèse et dans le canon romain. Abraham veut offrir un sacrifice extraordinaire, il va offrir son propre fils. Dans la mentalité hébraïque, c’est comme s’il se donnait lui-même. Car il a eu ce fils de façon miraculeuse, alors qu’il était trop vieux pour avoir des enfants. Sa famille va donc s’éteindre avec lui, un esclave prendra sa place.
 On peut s’interroger sur les motifs d’Abraham. Y avait-il des sacrifices humains dans sa tribu d’origine? Ou bien en découvrant cette pratique dans le pays où Dieu l’avait conduit, s’était-il dit que ses sacrifices habituels ne valaient pas grand-chose à côté? En tout cas après Abraham, la chose sera claire: Dieu ne veut pas de sacrifice humain. Pourtant la Genèse nous dit que le sacrifice d’Isaac avait été demandé par Dieu à Abraham. Cette demande avait un caractère pédagogique, qui dépasse d’ailleurs largement la seule interdiction des sacrifices humains. En attendant, Abraham a bien l’intention de donner ce qu’il a de plus cher.
 Alors qu’ils gravissent ensemble les pentes du mont désigné par Dieu, Isaac, qui ignore tout, demande à son père: « Je vois le couteau (pour immoler la victime), le bois (pour la brûler) et le feu. Mais où est la victime? » Abraham, manifestement inspiré par Dieu, répond: « Dieu y pourvoira ». On sait la suite: l’ange de Dieu arrête le bras d’Abraham, et celui-ci immole à la place de son fils un bélier qui s’était pris les cornes dans un buisson à cet endroit.
 Dieu a-t-il donc pourvu à la victime? Oui, en donnant le bélier. Mais en fait la prophétie d’Abraham est un modèle du genre: elle désigne un événement proche, qui à son tour annonce quelque chose de plus grand et de plus lointain. Le bélier annonce par avance l’agneau sacrifié à Pâques, et nous savons que l’Agneau véritable sera le Christ. En Isaac, toute la descendance d’Abraham a été consacrée, mais le Christ seul donne sens à cette offrande: chaque année il fallait, à Pâques, offrir un agneau en attendant l’Agneau véritable, seule offrande digne du Père.

La Pâque de l’Ancien Testament.
 Les descendants d’Abraham étaient partis en Egypte, où ils deviennent peu à peu des esclaves. Dieu veut les libérer. Il donne ses instructions à Moïse. Chaque famille du peuple hébreu devra immoler un agneau, prendre un peu de son sang pour en marquer la porte de sa maison, et manger l’agneau durant la nuit. Entre-temps Dieu aura donné un ultime et terrible signe aux Egyptiens pour qu’ils laissent partir le peuple d’Israël.
 Ainsi firent les Hébreux. Ils passèrent la Mer Rouge à pied sec, quittant la terre des faux dieux pour aller vers la terre promise par Dieu à Abraham. Là, ils pourront offrir tous les sacrifices qu’ils voudront avec un coeur purifié par l’observation des commandements que Dieu leur donnera par Moïse.
 Et chaque année ils devront faire de même. Célébrer la Pâque n’est pas seulement pour eux un moyen de se raccrocher par le sacrifice de l’agneau pascal au sacrifice d’Isaac. Cette fête était aussi plus que le souvenir de la libération de leurs ancêtres. C’en était le mémorial. Il faut bien comprendre cette notion de « mémorial ». C’est bien plus qu’une simple commémoration.
 Quand les Juifs célébraient un mémorial, ils revivaient spirituellement l’événement dont il était question. Ainsi en célébrant la Pâque, Marie et Joseph recevaient toutes les grâces qu’avaient reçues leurs ancêtres en suivant les indications de Moïse, jusqu’au passage de la Mer Rouge. En célébrant la Pentecôte, ils recevaient toutes les grâces qu’avaient reçues leurs ancêtres en étant auprès de Moïse quand Dieu lui avait communiqué les dix commandements.
 On peut se demander comment expliquer cela. Etait-ce événement passé qui était transporté jusqu’à eux? Ou bien étaient-ils transportés jusqu’à cet événement? Peu importe: dans l’ordre des sacrements, le temps et les distances sont comme abolis. Et l’on peut parler avec les plus grands docteurs de l’Eglise des sacrements de l’Ancien Testament, même s’ils sont différents de ceux de l’Eglise.
Mille ans comme un jour.
 On ne doit pas sous-estimer cette capacité des Juifs à vivre leur histoire au présent. Quand les Juifs du ghetto de Varsovie se sont soulevés contre les Nazis, ils avaient sans doute conscience de revivre ce qu’avaient fait les défenseurs de Massada, préférant se suicider après un siège de plusieurs années, sachant qu’ils ne résisteraient pas au prochain assaut des Romains. Et les colons s’installant en Terre Sainte au XXème siècle revivaient ce qu’avaient fait leurs ancêtres au retour de l’exil à Babylone.
 Cette capacité à revivre le passé se double d’une capacité à prévoir le futur à l’aide d’événements significatifs du passé. Quand le prophète annonce qu’un enfant naîtra d’une jeune femme, il veut dire que la paix reviendra sans que Jérusalem soit détruite. Mais les Juifs ont compris, après que cette prophétie se soit accomplie, qu’elle annonçait un autre événement encore plus important: la naissance du sauveur, qui naîtrait d’une vierge. Et c’est pourquoi ils ont traduit le mot hébreux signifiant indifféremment jeune fille ou jeune femme par un mot qui veut dire vierge en grec, lorsqu’ils traduisirent l’Ancien Testament dans cette langue.
 Cette capacité à se projeter dans le futur à partir d’un événement passé nous permet de réexaminer le baptême de Jésus. Nous avons vu qu’il annonçait sa mort et sa résurrection. Mais en descendant au Jourdain il retrouvait le geste des Hébreux quittant l’Egypte et traversant la Mer Rouge avec Moïse, puis le Jourdain avec Josué. Ces deux événements à leur tour reçoivent pour signification d’annoncer que tout l’Israël ancien sera incorporé au Christ qui va vers sa passion.

Le sacrifice de Jésus.
La mort et la résurrection.
 Jésus s’inscrit dans la logique des sacrifices et des fêtes de l’Ancien Testament, mais en leur donnant une signification et une force nouvelles. Il n’est pas venu abolir la loi, mais l’accomplir, dans ce domaine-là comme dans les autres. Il marque la continuité en instituant la messe pendant le repas où il mange l’agneau pascal avec ses disciples. Et il meurt sur la croix le lendemain, quand on s’apprête à célébrer la Pâque juive dans le temple de Jérusalem.
 Dans son sacrifice, il est à la fois le prêtre - celui qui sacrifie - et la victime - celui qui est sacrifié. Il insiste pour montrer qu’il est libre dans son sacrifice: c’est lui qui donne sa vie, personne ne la lui prend; s’il le voulait, son Père lui enverrait des légions d’anges; Pilate n’aurait sur lui aucun pouvoir si cela ne lui était donné « d’en haut ». C’est cette liberté et le fait qu’il est à la fois le prêtre et la victime qui donne à son sacrifice de remplacer tous les sacrifices précédents.
 Mais surtout il est le Fils de Dieu. Rien n’était digne d’être offert à Dieu, sinon son Fils. Ainsi l’offrande de Jésus à la croix rejoint l’offrande éternelle du Verbe de Dieu à son Père dans leur unique volonté, leur unique amour. Et le signe que le Père accepte ce sacrifice, c’est la résurrection de Jésus et son ascension qui y fait suite. Et la consécration qui marquait le peuple de l’Ancien Testament à partir du sacrifice d’Isaac et en lien avec celui de l’agneau pascal est totalement renouvelée par le don de l’Esprit-Saint à la Pentecôte, qui fait naître l’Eglise.
 Dans les sacrifices de l’Ancien Testament, la fumée qui montait vers le ciel signifiait que le sacrifice était agréé par Dieu. Le signe que le sacrifice de Jésus est agréé par son Père, c’est sa résurrection et son ascension qui la complète à nos yeux. Et les gens qui offraient un sacrifice étaient parfois aspergés d’un peu du sang de la victime (nous préférons le rite de l’eau bénite!). Cela symbolisait les grâces que Dieu leur donnait, comme en retour de ce qu’ils avaient offert. Dans le sacrifice du Christ, c’est la Pentecôte qui manifeste la pluie de grâce obtenue par Jésus.
Le mémorial du sacrifice du Christ.
 En marquant la continuité avec l’Ancien Testament, Jésus a voulu nous montrer qu’il reprenait la doctrine du mémorial. La messe, ainsi, est son sacrifice "réactualisé", comme disent les théologiens, c’est à dire rendu présent et actif. Pour comprendre ce mot de "réactualisé", on peut penser au mot anglais "actually" qui signifie non pas "actuellement", mais "réellement". (Cela vient du latin des philosophes du Moyen-Âge, qui comprenaient qu’un être existe en plénitude quand il est "en acte", c’est à dire en train d’exercer toutes ses capacités, selon ce qui lui est donné par l’acte créateur de Dieu.)
 En bref, quand le prêtre célèbre la messe et dit les paroles de la consécration, c’est comme s’il déchirait le voile de l’espace et du temps, et aussitôt les fidèles sont face au Golgotha, au moment de la mort de Jésus, et face à tout ce qui y est lié. Donc on peut dire - et faire apprendre aux enfants:
« Quand je vais à la messe,
 je vais au Cénacle, quand Jésus dit:
"Ceci est mon corps,
ceci est mon sang,
vous ferez cela en mémoire de moi."
 Je vais au pied de la croix, quand Jésus dit:
"Père, pardonne-leur,
ils ne savent pas ce qu’ils font."
 Je vais dans le tombeau avec Jésus,
pour m’attacher à lui quand il ressuscite.
 Je vais sur la montagne de l’ascension,
pour qu’un jour il m’emmène auprès de son Père.
 Je vais parmi les disciples à la Pentecôte,
pour être rempli du Saint Esprit. »
 On rejoint là ce qu’on répond après la consécration, quand le prêtre ou le diacre proclame: « Il est grand le mystère de la foi! » Et l’on répond: « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. » Et cela nous amène à évoquer une certaine participation dans la messe au retour glorieux de Jésus à la fin des temps: un événement présent ou passé en annonce un futur.
 On voit là aussi combien l’eucharistie mérite son nom de "Saint Sacrement", parce qu’elle récapitule tous les autres sacrements. Nous avons été baptisés dans la mort et la résurrection du Christ, et confirmés dans l’Esprit-Saint. Au mariage, on s’unit à Dieu par le conjoint... Bref, la messe est le moyen de réunir chaque jour toutes les grâces reçues pour la vie.
Le sacrifice de l’Eglise.
La participation du prêtre et des fidèles.
 Le ministre du sacrement de l’eucharistie est le prêtre, et bien sûr l’évêque. La consécration et les autres prières qui l’accompagnent depuis le sanctus jusqu’au Pater sont réservés à ce ministre. C’est lui aussi qui doit distribuer la communion. A titre exceptionnel, il peut se faire aider par des laïcs pour cette tâche. L’Eglise a prévu un ministère d’acolyte pour ceux qui distribuent habituellement la communion. Il faudrait que partout où quelqu’un exerce habituellement ce ministère, il soit effectivement préparé à recevoir l’acolytat, en se souvenant que même alors il n’a pas à remplacer le prêtre si celui peut s’en acquiter seul.
 Dans le missel romain en latin, il y a une belle prière qui explique bien la participation des fidèles à la messe. Il faut espérer que ce texte soit prochainement rétabli dans le missel romain en français. Il se situe à la fin de l’offertoire, quand le prêtre dit: « Prions ensemble, au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Eglise ».
 En fait le texte latin peut se traduire par: « Priez, mes frères, pour que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, devienne digne d’être agréé par Dieu le Père tout puissant. » Ce à quoi les fidèles répondent: « Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice, à la louange et à la gloire de son nom, ainsi que pour notre bien et celui de l’Eglise tout entière. » On voit que ce texte exprime quelque chose de très important de la véritable doctrine de l’Eglise sur la messe et la participation du prêtre et des fidèles à celle-ci.
 Le saint sacrifice de la messe est d’abord celui du prêtre, puisqu’il est avant tout celui du Christ, et que le prêtre l’offre en son nom. Mais il ne faut pas en déduire que ce n’est pas le sacrifice de tous les fidèles. Chacun doit s’y associer d’une certaine façon. Chacun doit en union avec le prêtre présenter le Christ à son Père.
 Le rôle primordial du prêtre se voit à ce qu’il est le seul à prononcer les paroles de la fin de la prière eucharistique. Le "Par lui, avec lui et en lui" marque en effet l’offrande de tout l’univers à Dieu, en union avec Jésus qui s’offre pour le monde. Seul le prêtre prononce ces paroles, car seul le Christ peut présenter à Dieu cette offrande. Mais ce rôle unique du prêtre n’empêche pas les fidèles d’y participer consciemment.
 Il s’agit avant tout d’une participation spirituelle. Les chants et les gestes qui expriment cette participation doivent être avant tout au service de cette dimension spirituelle. Le risque est grand de masquer l’acte spirituel par des chants ou des gestes centrés sur l’homme, sur ses aspects sociaux, culturels ou psychologiques. On ne choisit pas un lecteur d’abord pour qu’il représente une catégorie de fidèles, on le choisit pour lire et faire comprendre le texte; le reste est second. On ne choisit pas un chant d’abord parce qu’il plaît à l’assistance, on le choisit parce qu’il est apte à faire comprendre à cette assemblée le mystère qui est célébré. Et chacun doit participer de tout son être, corps et âme, de tout son coeur, à ces chants et à ces gestes. Les Occidentaux sont en général frappés de ce que les Africains savent se donner entièrement à ce qu’ils célèbrent.
Le coeur pur.
 Donc ce qui était valable pour les sacrifices de l’Ancien Testament ne cesse pas d’être valable dans le sacrifice du Nouveau. On ne peut offrir un sacrifice si l’on n’a pas l’intention d’offrir son coeur, de s’offrir soi-même. Cette offrande de soi s’exprime à la communion, mais elle est déjà présente à la consécration.
 Et cela suppose d’avoir un coeur pur. On ne doit pas attendre d’avoir un coeur pur pour s’approcher de Dieu. Il faut au contraire s’approcher de Dieu pour qu’il nous purifie. Et c’est vrai que Jésus s’est offert pour le pardon des péchés. Donc à la messe nous sommes purifiés, à condition bien sûr d’en avoir vraiment le désir.
 Or pourra-t-on dire qu’on désire être purifié, si l’on ne recourt pas au moyen habituel d’être purifié de ses péchés? Ce moyen normal est le sacrement de réconciliation. On ne peut communier sans se confesser régulièrement et fréquemment. Cela explique que l’Eglise veut que la première confession des enfants précède leur première communion.
Le coeur offert.
 Dans la cérémonie du mariage, les époux se disent l’un à l’autre: « Je me donne à toi. » Cela signifie: « Fais de moi ce que tu veux pour me transformer comme Dieu le veut. » Se donner à Jésus dans la communion signifie qu’on a la volonté de se laisser transformer par lui. Cela doit changer toute la vie en nous: vie morale, vie culturelle, etc.
 Jésus dit en effet: « Celui qui m’aime, mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, et nous ferons en lui notre demeure. » Et il précise: « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. »
 Et nous savons que c’est par l’Eglise qu’il nous rappelle ses commandements, qu’il nous les explique pour la civilisation du temps où nous vivons. Communier à la messe signifie qu’on a la volonté d’être "en communion" avec l’Eglise et spécialement avec le Pape: Jésus l’a chargé du discernement ultime dans l’Eglise.
 Et de même que dans le mariage on accepte que le conjoint à qui on s’est donné transforme notre personnalité, de même on doit admettre comme une conséquence logique de la communion de soumettre sa propre culture aux impératifs de l’union à Dieu. On accordera sa préférence à ce qui porte à une vie moralement bonne, et aux formes d’art, de spectacle et de distraction qui portent à la prière, notamment en musique.
Le monde offert.
 Peut-on donner à Dieu autre chose que soi-même? Oui, car Jésus s’est offert en sacrifice « pour la multitude », c’est à dire pour le monde entier. Certes, on ne peut offrir que ce qui nous appartient, mais on peut présenter à Dieu toute l’humanité. C’est dans ce sens que des chefs d’Etat ont pu consacrer à Dieu ou à sa sainte Mère leur pays ou leur cité. Le résultat dépend bien sûr de la bonne volonté de chacun. Mais c’est une excellente façon de demander à Dieu des grâces pour ceux dont le salut nous tient à coeur.
 Ainsi le fidèle qui assiste à la messe y participera pleinement en y priant pour ceux qu’il aime, et en présentant à Dieu tous les besoins de l’Eglise et du monde. C’est là le sens de la "prière universelle" à la messe, après le credo. On voit donc combien on a raison de considérer la messe comme la source et le sommet de toute vie chrétienne.
L’Evangile pour aujourd’hui.
 Celui qui est rendu présent dans l’hostie, c’est Jésus, mort et ressuscité. Mais ce Jésus est évidemment le même que celui qui a prononcé toutes les paroles et accompli toutes les actions qui sont rapportées de lui dans l’Evangile.
 C’est pourquoi la liturgie de la parole est indissociable de la liturgie eucharistique. Souvent dans les antiennes de l’office la liturgie romaine proclame: « Aujourd’hui... » Quand on lit dans l’Evangile de la messe tel ou tel miracle, ce miracle nous est comme rendu présent. Quand on y lit une parabole, c’est comme si nous nous glissions parmi les disciples de Jésus quand il la proclame pour la première fois.
 L’Eglise demande donc que ce soit un prêtre ou un diacre qui lise l’Evangile et qui le commente. Même dans l’homélie le prêtre se souvient qu’il agit « en la personne du Christ » et s’efforce de parler à ses auditeurs comme Jésus quand il commentait ses actes ou expliquait ses paraboles à ses disciples qui l’interrogeaient à l’écart de la foule.
Un mystère cosmique.
 On pense souvent que la messe, c’est tous les dimanches. C’est faux. La messe, c’est tous les jours.
 Représentons-nous l’histoire du monde et de l’humanité comme une ligne. Elle n’est pas droite, elle est en arc de cercle, avec un sommet. La gauche de cette ligne, c’est le commencement du monde; la droite en est la fin. Le sommet est le moment où il est possible à l’homme de passer vers Dieu.
 Normalement, on aurait dû pouvoir passer vers Dieu à chaque instant de l’histoire de l’humanité. Mais depuis le péché originel, le monde est coupé de Dieu par l’homme, qui avait pourtant mission de tout rapporter à Dieu. C’est Jésus qui, par son sacrifice, a rétabli le contact entre le monde de l’homme et le monde de Dieu. Le sommet de l’histoire de l’homme, c’est la croix du Christ.
 Cette ligne de l’histoire du monde peut représenter aussi chaque année. Car le printemps symbolise la genèse du monde, comme l’hiver annonce sa fin. C’est pourquoi on célèbre Noël et Pâques une fois par an, pour sanctifier toute l’année par le mystère du Christ, comme le Christ a sanctifié toute l’histoire. Or le même symbolisme se retrouve dans chaque journée. Le matin comme le printemps évoque l’aurore du monde, et le soir comme l’automne en marque l’achèvement. C’est pourquoi chaque jour doit être sanctifié par la messe. L’obligation stricte ne s’applique qu’au dimanche. Mais il s’agit là du strict minimum.
 Les Orientaux, qui ont beaucoup plus que nous gardé le sens du symbole, insistent pour qu’on ne célèbre qu’une messe par jour, par autel et par prêtre. Si dans une paroisse il y a trois prêtres pour deux autels, un des prêtres ne dira pas la messe. Il faut que le symbole soit respecté. En Occident un prêtre ne peut pas dire la messe plus d’une fois par jour, sauf si le bien des fidèles l’exige absolument. On peut aller dans ce cas jusqu’à trois fois par jour. Au-delà, il faut une permission spéciale. En revanche, on attend du prêtre qu’il célèbre la messe chaque jour.
Un mystère permanent.
 Quand Jésus dit: « Ceci est mon corps », il ne précise pas pour combien de temps. D’où la tentation, dans laquelle de nombreux chrétiens sont tombés au cours de l’histoire, de penser que l’hostie redevient du pain à la fin de la messe! Mais pourquoi mettre une limite au don gratuit de l’amour infini de Dieu? Si Jésus avait mis une limite, il l’aurait indiquée; et l’Esprit-Saint n’aurait pas permis que l’Eglise se trompe. Or dés les origines, on a apporté la communion aux malades, donc en dehors de la messe. Nous pouvons donc en être sûrs: la présence réelle demeure en dehors de la messe.
 L’Eglise le savait de tout temps, mais elle a pris peu à peu conscience de ce que cela impliquait. On a pris l’habitude de rendre un culte à l’hostie consacrée que l’on gardait pour faire communier les mourants; on a compris progressivement qu’il était bon de venir prier auprès du tabernacle où l’on conserve les hosties consacrées, et même de prier Jésus qui est présent dans ces hosties. Finalement on a prévu des cérémonies, les saluts du Saint Sacrement, pour exposer le Corps du Christ à l’adoration des fidèles, avec des ostensoirs pour bien montrer l’hostie.
 Il faut se souvenir que celui qu’on vénère en l’hostie n’est autre que Jésus-Christ, mort et ressuscité. Tout ce qu’on a dit sur le sacrifice du Christ peut être évoqué dans l’adoration du Saint Sacrement, même si cette adoration se fait en dehors de toute cérémonie. On peut à tout moment s’offrir à Jésus-Hostie, Fils de Dieu éternellement offert au Père. Que l’Esprit d’Amour ainsi nous introduise dans cette union mystique.
Marie et le culte de l’eucharistie.
 Parfois, on dit de ne pas prier la Vierge Marie devant le Saint Sacrement exposé. C’est une erreur. Marie fait-elle autre chose dans l’Evangile que de montrer Jésus, aux bergers et aux mages à la crèche, aux disciples à Cana, etc.? Les artistes ne la représentent-ils pas le plus souvent présentant son enfant sur ses genoux?
 La Mère de Dieu est toute orientée vers son fils, il n’y a pas à craindre qu’elle nous en éloigne. Au contraire, Saint Louis-Marie affirme que le Christ étant venu jadis par la Vierge Marie, et Dieu ne changeant pas dans ses choix, c’est encore par elle qu’il viendra à la fin des temps. C’est donc toujours par elle qu’il vient en chacune de nos vies. Elle est d’un grand secours pour celui qui veut apprendre à prier son fils dans l’hostie.
 Saint-Louis-Marie conseille de l’inviter à accueillir en nous son fils quand nous communions. Elle qui est corédemptrice nous introduit dans le mystère du sacrifice de son fils et nous aide à nous y unir. On dit justement que sa présence au pied de la croix avait pour but de lui faire recevoir le sacrifice du Christ au nom de l’Eglise, afin de permettre à l’Eglise d’en faire le sien. Ce qu’elle a fait pour toute l’Eglise concentrée en elle au pied de la croix, elle le fait encore pour chacun de ceux qui le lui demandent: elle nous aide à faire nôtre le sacrifice de son fils; c’est là une façon de comprendre la parole de Jésus: « Voici ton fils; voici ta Mère. »

 Soyons donc conscients du trésor que Jésus nous a laissés dans la messe et recourons-y fréquemment. Ne nous contentons pas du strict minimum. Et aidons nos frères à vivre au moins dans ce minimum.

En Mer Rouge et à Eilat, à bord des avisos
Commandant Bouan et Commandant Blaison,
Fête-Dieu 1997.

LES ACTIONS SYMBOLIQUES DU CHRIST.

PASCALE MYSTERIUM

Les prophètes de l’Ancien Testament n’ont pas annoncé l’avenir seulement par des paroles. En effet, leur mentalité symbolique s’est exprimée entre autres par des actions qui signifiaient par avance d’autres actions ou situations où la main de Dieu serait à l’œuvre. Le Christ Jésus, totalement imprégné de culture biblique et comprenant cette culture mieux que personne, a lui aussi utilisé ce procédé, sachant que ses disciples seraient toujours, eux aussi, disciples des prophètes.

On n’attribue généralement au Christ qu’une seule action symbolique, et c’est l’épisode de la malédiction du figuier (Mt 21, 18-19). Jésus cherche des fruits sur un figuier, n’en trouve pas, maudit l’arbre, qui se dessèche aussitôt. On y voit l’annonce de la fin de l’Ancienne Alliance, quand elle ne porte pas les fruits de la foi en Jésus. Or on peut penser que Jésus s’est situé dans cette perspective d’actions symboliques à deux autres reprises. Ainsi le rappel de deux actions symboliques du prophète Ezéchiel nous permettra de situer deux actions symboliques du Christ, qui mettent en valeur la signification profonde du baptême et de l’eucharistie.

I

Tournons-nous donc vers le prophète Ezéchiel (Ez 12). Un jour, il fait un trou dans le mur de sa maison et prépare un bagage de déporté ; la nuit venue, il sort avec son ballot en se voilant la tête. Puis il explique que ce qu’il a fait, les habitants de Jérusalem le feront : ils partiront en déportation par les brèches des murailles et ne verront plus la Terre Sainte.

Cela nous aide à comprendre comment après le baptême de Jésus, Saint Jean-Baptiste peut s’exclamer : " Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde ! " Pour le saisir à notre tour, souvenons-nous d’abord que dans la Bible l’eau des mers et des cours d’eau est le lieu du péché. On en a de nombreux exemples, qu’il suffise de rappeler qu’après le déluge, l’eau se retire en emportant le péché qui avait infesté la terre ; ou encore qu’à l’exode, les Hébreux, purifiés par le sacrifice de l’agneau pascal, passent à pied sec, donc sans se souiller, la mer Rouge qui se referme sur l’armée des démons d’Egypte. Par conséquent, les Juifs qui viennent se faire baptiser par Jean comprennent le geste qu’il inaugure : on laisse ses péchés dans l’eau du Jourdain pour être prêt à recevoir le Sauveur dont Jean-Baptiste annonce la venue imminente. On est recouvert par l’eau que verse Jean pour montrer qu’on a conscience d’avoir vraiment péché.

Or quand Jésus se présente à Jean, celui-ci le reconnaît comme le Sauveur annoncé. Et s’il sauve, c’est qu’il est sans péché. On voit pourquoi Jean commence par refuser de baptiser Jésus : ce geste ne peut pas avoir le même sens que pour les autres. Et puisque Jésus insiste, il n’y a pour Jean-Baptiste qu’une seule explication : Jésus se plonge dans l’eau pour en retirer les péchés et s’en charger pour les expier.

Mais Jésus est à son tour recouvert d’eau ; puis, lorsqu’il ressort du Jourdain, il se met en prière et, toujours sous l’ombre de la colombe qui symbolise l’Esprit Saint, il entend la voix du Père qui déclare : " Celui-ci est mon Fils bien aimé, écoutez-Le. " Avec sa sensibilité spirituelle exercée dés le sein de sa mère, Jean-Baptiste comprend que Jésus annonce qu’Il sera recouvert non plus d’eau, mais de terre, et qu’Il ressortira du tombeau pour manifester la vraie vie, celle des enfants de Dieu baptisés au nom de la Trinité.

La prophétie en action de Jésus est donc double. Il annonce qu’Il prend sur Lui nos péchés, comme s’Il se chargeait de sa croix dés ce moment ; Il annonce que sa mort détruira le péché et que sa résurrection nous donnera la vraie vie. Ainsi s’explique parfaitement la prophétie – en paroles cette fois – de Jean : " Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde. "

Et cette symbolique de prophétie se retrouve dans le baptême de chaque chrétien. En étant recouverts d’eau, nous avons prophétisé que, dans toutes nos souffrances et dans notre mort, nous resterons unis à Jésus qui a pris les péchés que nous avons symboliquement déposés dans l’eau, et en ressortant de la fontaine baptismale nous avons prophétisé que nous vivrons désormais unis au Christ ressuscité.

II

Mais une autre action d’Ezéchiel permet à son tour d’expliquer le rite institué par Jésus dans l’Eucharistie. Ezéchiel prend un morceau de bois, il y écrit : " Juda et les Israélites qui sont avec lui. " Sur un autre morceau de bois, il écrit : " Joseph et toute la maison d’Israël qui est avec lui. " Ces deux morceaux de bois symbolisent respectivement le royaume de Juda, encore debout au moment de la prophétie, et celui d’Israël, détruit en 721. Ezéchiel tient les deux morceaux de bois dans une seule main, pour qu’ils ne fassent plus qu’un seul morceau. Et il est chargé d’expliquer que le Seigneur va réunir les déportés d’Israël, les ramener sur leur terre, et qu’ils ne feront plus qu’un seul royaume avec Juda : il n’y aura qu’un seul pasteur pour eux tous (Ez 37, 15-27).

Ainsi, deux réalités séparées au moment de la prophétie, sont réunies symboliquement pour annoncer qu’un jour elles seront à nouveau réunies. Or au moment de la dernière Cène, c’est l’inverse : deux réalités unies au moment de la prophétie sont présentées séparément pour annoncer le moment où elles vont être séparées. Ces deux réalités sont le corps et le sang du Christ. Ils sont bien réunis en Jésus au moment où Il institue l’eucharistie ; mais Jésus rend présent son corps dans ce qui était du pain et son sang dans la coupe qui avait contenu le vin, pour qu’en les présentant séparés, Il annonce que sa passion va les séparer. Et c’est plus qu’une annonce : Jésus anticipe ainsi et rend présent son sacrifice dés le moment de son dernier repas avec ses apôtres.

La Bible de Jérusalem remarque (en note de Jér 18, 1) que dans les actions symboliques des prophètes, " un lien est établi entre le geste significatif et la réalité dont il est le signe, en sorte que la réalité annoncée est désormais aussi irrévocable que le geste accompli. " Il faut ajouter que le geste significatif accompli par Jésus à la Cène reste en lien avec le sacrifice de la Croix même quand c’est le prêtre qui, à la messe, l’accomplit en la personne du Christ : le prêtre rend présent le sacrifice du Christ comme celui-ci l’avait rendu présent à la Cène.

 

Une bonne connaissance de l’Ancien Testament est donc indispensable pour une compréhension complète de l’enseignement de Jésus. L’Eglise, ne faisant qu’un avec le Christ, refait sacramentellement, sur l’ordre de celui-ci, certains de ses actes. La mentalité des gens de la Bible doit être la nôtre, car nous sommes le peuple de Dieu pour notre temps.

Abbé Bernard Pellabeuf.

(Article paru dans la revue l'Homme Nouveau en juillet 2007)

TRADUCTIONS LITURGIQUES.

Pater Noster.

Le problème principal soulevé par la traduction liturgique officielle du Pater en français réside dans la phrase : " Ne nous soumets pas à la tentation. " Il s’agit de rendre " Et ne nos inducas in tentationem. " Tout va donc se jouer sur le sens des mots " tentatio " et " inducere ". La prière du Seigneur a fait l'objet d'une étude extrêmement approfondie de l'abbé Jean Carmignac dont il faudrait tenir compte : c’est son très beau petit livre " A l’écoute du Notre Père " que nous suivons essentiellement ici.

" Tentatio " a deux sens en dépendance l’un de l’autre, mais finalement assez différents et on ne peut pas résoudre la difficulté sans les distinguer. Le premier sens est " épreuve ", le second est " incitation au mal ". Signalons le commentaire complet de Guillaume Durand de Mende (Le sens spirituel de la liturgie, réédité en 2003 - voir chapitre XLVIII, paragraphe 8).

Une épreuve signifie une occasion de prouver ou de manifester quelque chose. Ainsi une épreuve sportive permet aux champions de prouver leur force et leur adresse ; on parle des épreuves d’un examen comme d’une occasion de manifester les connaissances et l’intelligence des élèves. Les graves peines ou difficultés de la vie sont appelées épreuves car elles permettent de révèler les qualités de l’âme de ceux qui les subissent. Par rapport à Dieu, une épreuve est une occasion de manifester son amour en résistant au mal qui en est le refus.

Ainsi Jésus éprouve Saint Pierre : " M’aimes-tu ? " Et toutes les épreuves auxquelles Il permet que nous soyons confrontés sont des variantes de cette question. On fait remarquer que Job en ce sens est éprouvé par Dieu. En fait il faut voir que ce n’est pas Dieu qui tente, mais qui permet l’épreuve. Si l’on invoque le livre de Job dans la présente discussion, on doit toujours se souvenir que la présentation de la tentation y est dépendante de l’espèce de dramaturgie initiale de ce livre : Satan s’y invite à la réunion des Anges et le Seigneur lui adresse la parole. Cette scène n’a pas d’autre fondement théologique que d’introduire le reste de l’action. Mais de soi, seule une lecture fondamentaliste de l’Ecriture Sainte permettrait d’imaginer comme vraisemblable une présence de Satan dans l’assemblée des Anges, d’où il a été exclu, et un dialogue avec Dieu, qu’il abhorre.

Dans ce premier sens du mot " tentatio ", donc, bien que Dieu permette l’épreuve, il ne la provoque pas directement. Bien au contraire, tout en laissant se développer les causes secondes selon leur cours normal, il intervient pour nous aider à triompher des difficultés. Il ne sert de rien, par conséquent, de demander à Notre Père du Ciel de ne pas nous soumettre à l’épreuve. C’est comme Lui demander de nous exempter de porter notre croix à sa suite, Lui demander de ne plus nous compter parmi ses disciples et ses frères et ses soeurs.

Reste le sens le plus courant en français contemporain du mot tentation : il s’agit d’une incitation au mal. Il suffit pour s’en persuader de voir l’usage de ce mot dans les publicités. Ces appels aux instincts de base montrent bien le sens immédiat des expressions qu’ils utilisent. La tentation est ainsi perçue comme une incitation à s’attacher totalement à un objet créé, selon un désir qu’on tente de nous inculquer. On rejoint donc la définition même du péché, qui est attachement désordonné à la créature au détriment de la perception de la bonté intrinsèque de celle-ci, simple reflet de la bonté infinie du Créateur.

C’est pourquoi beaucoup ressentent la phrase " Ne nous soumets pas à la tentation " comme un blasphème, et à des degrés divers selon les personnes, ce sentiment se rencontre dans toutes les couches de la population des fidèles. C’est comme si un enfant demandait à son Père de ne pas le jeter par la fenêtre : quand bien même un père de la terre pourrait faire du mal à son enfant en parfaite connaissance de cause et en toute responsabilité, comment imaginer que Notre Père du Ciel puisse être dans une telle disposition qu’on doive lui demander de ne pas y donner libre cours ?

Il faut à présent examiner le mot " inducere ". " Ducere " signifie " conduire ", " dux " se traduit par " guide ". Le préfixe " in " ajoute l’idée d’un mouvement vers l’intérieur. Par conséquent " inducere " peut se traduire par " conduire dans ", ce qui est synonyme de " faire entrer ". Le sens est celui d’un causatif. Le causatif est une forme verbale qui exprime qu’on cause une action. Par exemple, quand on fait construire une maison, on ne la construit pas soi-même, mais on est la cause de ce que la maison est construite.

Remarquons qu’à cette espèce de causatif qu’on pourrait dire actif, s’ajoute une autre espèce, celle du causatif qu’on peut dire passif. Ainsi quand on laisse construire une maison, on n’est pas directement cause de la construction ; simplement on ne fait rien pour s’opposer à la cause de la construction. En tout cas, que le causatif soit actif ou passif, on a besoin en français, la plupart du temps, d’un auxiliaire, faire ou laisser, pour l’exprimer.

Mais les choses se compliquent encore un peu si l’on considère que dans le Pater on a affaire à un causatif négatif. En effet, " ne pas faire construire " est très différent de " faire ne pas construire ". Dans le premier cas, on est indifférent à la construction ; dans le second cas, on y est opposé. La même remarque peut être faite pour les causatifs passifs. Tout le problème est de savoir si la négation porte sur l’auxiliaire ou le verbe d’action lui-même.

Car si, en français, on a recours à un auxiliaire pour exprimer la cause, il existe de nombreuses langues où le causatif est marqué non par un auxiliaire, mais par une forme particulière du verbe d’action. C’est le cas dans les langues bantoues par exemple. (Voir aussi annexe sur le Pater en langue bantoue.) C’est le cas aussi dans les langues sémitiques, araméen ou hébreux, dans lesquelles Jésus a enseigné sa prière à ses disciples. Par conséquent il est impossible de traduire convenablement en français cette demande du Pater sans avoir déterminé si la négation doit porter sur l’auxiliaire ou sur le verbe d’action. Les auditeurs du Christ, étant de langue sémitique, étaient habitués dans ces cas à faire les transpositions nécessaires d’après le contexte. Et c’est le contexte de la foi des disciples de Jésus, celle de l’Eglise, qui permet de trancher.

Les tout premiers traducteurs du Pater en grec faisaient naturellement cette transposition, mais pas ceux à qui était destinés la traduction. D’où sans doute la mise au point de Saint Jacques, dés le début de son épître (I,13) : " Que personne ne dise : ‘Je suis tenté par Dieu.’ " Cette phrase s’explique dans le contexte du Notre Père. Très tôt l’Eglise apostolique a eu des groupes de fidèles parlant grec et a traduit pour eux l’oraison dominicale. Mais le grec, pas plus que le latin ou le français, ne connaît de forme causative sans auxiliaire. Il est fort probable que c’est dans la logique d’une traduction hâtive du Pater que certains fidèles hellénisants ont pu imaginer que Dieu nous soumet à la tentation. Toujours est-il que Dieu ne nous tente pas, dans le sens d’une incitation au mal, et qu’il est au moins incongru de Lui demander de ne pas le faire.

Ajoutons que " inducas " n’est pas à proprement parler un impératif, mais un subjonctif, ce qui est beaucoup moins abrupt. Si on avait voulu en latin une forme impérative, cela aurait donné " noli inducere nos ", littéralement : " ne veux pas nous faire entrer ". La forme au subjonctif est respectueuse de la majesté divine, et peut se rendre par : " Puisses-tu ne pas nous faire entrer en tentation ".

Enfin, le mot inducere ne peut en aucun cas se traduire par soumettre. Ajoutons que c’est le propre d’une langue liturgique que de mettre entre l’orant et le texte une distance telle que celui-ci peut prendre une valeur particulière. Tandis que dans une langue utilisée aussi pour les autres usages quotidiens, cette distanciation n’est guère possible, d’où le malaise perceptible chez un grand nombre de fidèles de tous âges et de toutes conditions à propos de la traduction de ce passage.

Il est regrettable qu’au siècle où les progrès de l’exégèse ont permis de résoudre l’énigme de cette demande on en ait fait une formulation si dommageable. Et il est pour le moins surprenant que malgré les demandes instantes et répétées il ait été impossible d’en obtenir la modification, ni même d’entrer sérieusement en discussion. Maintenir le formulation actuelle serait du fondamentalisme et de l’obscurantisme. Le principe de la " veritas latina ", énoncé plus haut, impose une rectification. Comme d’ailleurs celui du recours au texte originel en cas de doute, même s’il s’agit ici d’une rétroversion supposée, car on a fait appel dans le raisonnement non à une conjecture, mais à un fait massif : l’existence d’une forme de causatif dans l’une et l’autre des langues dans lesquelles Notre Seigneur a exprimé sa prière.

 

D’autres questions surgissent à la lecture du texte officiel liturgique. Elles sont moins importantes que ce qui précède, mais en raison du caractère fondamental de l’oraison dominicale, il faut aussi les évoquer.

Il y a tout d’abord l’emploi du mot " vienne " pour traduire " adveniat " : on oublie purement et simplement le préfixe " ad ". Par le cours inévitable du temps, le retour du Christ et son règne viennent, se rapprochent. Il est inutile d’en faire l’objet d’une demande spéciale. Ce que Jésus nous fait demander à son Père, c’est de hâter le jour de son retour. Nous devons demander comme une grâce non pas que le temps suive son cours, mais que le temps soit abrégé. Par son étymologie, le mot retenu traditionnellement, " arrive " - qui évoque " toucher à la rive " - mérite d’être rétabli, si l’on ne trouve rien de plus précis.

" Fiat " serait peut-être mieux rendu par " se fasse " plutôt que par " soit faite ". Cependant le mot latin permet les deux interprétations. Toutefois on peut préférer une expression qui laisse toute sa part à l’initiative de Dieu, si vraiment une nuance d’activisme humain était perçue à bon droit dans " soit faite ".

" Aujourd’hui " signifie " en ce jour ", en sorte que le texte officiel semble pléonastique : " donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour " ne rend pas le difficile " épiousios " grec; " jusqu'à demain " serait plus satisfaisant. Le pain que nous demandons n’est pas le pain " de ce jour ", mais, et la nuance est importante, le pain de chaque jour. Il y a une allusion à la manne : chaque famille des Hébreux en ramassait le matin devant sa tente durant les quarante ans au désert, et quelle que soit la quantité récoltée, il y en avait suffisamment pour la journée, sans plus. Cette réminiscence implique une mesure dont Dieu a l’initiative, là encore, Lui qui sait mieux que nous ce qu’il convient de Lui demander. Et cette mesure se prend en Dieu infini. Le Pain Vivant est en personne le Verbe de Dieu fait chair : quand Jésus annonce qu’il donnera sa chair en nourriture, c’est dans le contexte d’une discussion sur le miracle de la manne. Les auteurs insistent pour que le mot " quotidien " soit perçu comme pouvant indiquer une ouverture à la nourriture de l’âme, la nourriture surnaturelle.

" Pardonne-nous nos offenses " pourrait être avantageusement remplacé par " remets-nous nos dettes ", afin de mieux respecter ce que le latin rend de saveur évangélique. Cependant la version traditionnelle a admis l’usage maintenu dans le texte officiel liturgique et peut-être serait-il imprudent de ne pas le conserver. En revanche, le " aussi " n’est pas bien placé. " Comme nous pardonnons aussi à ceux qui... " semble indiquer que nous pardonnons d'abord à ceux qui ne nous offensent pas !... La particule " aussi ", qui existe dans le grec (et dans l'hébreu) sous-jacent ne peut se rattacher qu'au sujet : " comme nous aussi, nous pardonnons... " En latin, le " et " précède " nos " et il convient de dire " comme nous aussi nous pardonnons (ou : remettons) " et non pas " comme nous pardonnons aussi ".

 

Pour conclure, voici la traduction très nette et rigoureuse du " Pater noster " proposée, indépendamment du texte latin, par M. l'abbé Jean Carmignac :

" Notre Père des Cieux, que, sur la Terre comme au ciel, Ton Nom soit glorifié, Ton Règne arrive, Ta Volonté soit faite. Donne-nous aujourd'hui notre pain jusqu'à demain. Acquitte-nous de nos dettes comme, nous aussi, nous avons acquitté nos débiteurs. Garde-nous de consentir à la tentation, mais écarte-nous du démon. "

 

ANNEXE : Le Pater en langue bantoue.

Les langues bantoues comme le swahili connaissent elles aussi un causatif. Il suffit d’ajouter le suffixe " za " ou " sha " au verbe. Ainsi " kuwaka " signifie flamber et " Kuwasha " veut dire " allumer ". Ou encore " entrer " se dit " kuingia ", et " faire entrer " se dit " kuingiza ". On s’habitue très vite à ce système. Mais faut-il traduire " Ne nos inducas " par un causatif négatif dans ces langues ? La réponse revient évidemment aux intéressés. Toujours est-il que dans le missel en swahili congolais (ou zaïrois à l’époque de son entrée en vigueur), la solution n’a pas été retenue. On y lit " Usituache kushindwa na kishawishi " c’est à dire : " Ne nous laisse pas être vaincus par la tentation ", ce qui est bien trouvé.

Un détail encore. " Panem nostrum quotidianum da nobis hodie " est traduit par : " Utupe leo chakula chetu cha kila siku. " " Leo " (aujourd’hui) porte sur " utupe " (donne-nous), tandis que " quotidianum " est rendu par " cha kila siku " (de chaque jour) qui se rapporte à " chakula " (nourriture). Il était en effet difficile d’utiliser un mot signifiant " pain ", car la réalité correspondant commençait à peine à se répandre dans les populations autochtones. En tout cas, sachant que " e ", " u " et " ch " se prononcent respectiviement " é ", " ou " et " tch ", on perçoit qu’allitérations et assonnances s’associent comme pour indiquer un " aliquid supersubstanciale ", ainsi que le suggère le grec.

 

 

Halte à l’invasion de la virgule germanique !

Après le concile Vatican II on a adopté dans les textes latins édités par le Saint Siège l’usage germanique de la virgule : en allemand on met systématiquement ce signe de ponctuation quand on change de proposition. Cette règle se justifie dans une langue où les pronoms relatifs (der, die ou das) ont la même forme que l’article défini, et où de surcroît une conjonction de subordination très employée a la forme " dass ".

En latin cet usage généralisé présente des inconvénients, dans la mesure où les propositions s’entrecroisent fréquemment. Il n’est pas toujours bon de séparer une relative de son antécédent. De plus, certaines relatives n’ont pas d’antécédent en latin, celui-ci doit être sous-entendu par un tradicteur en français, mais dans une mentalité latine c’est la relative entière qui a la fonction de son antécédent non exprimé. Du coup, placer une virgule à chaque extrèmité de la relative coupe celle-ci du verbe dont elle est le sujet ou le complément. Cela rend parfois la lecture malaisée.

Rien de grave, mais l’attention des traducteurs doit être attirée sur ce point. Ainsi le périodique " La Nef " (N° 149 de mai 2004, pp. 12 sq), citant le numéro 112 de " Redemptionis Sacramentum ", écrit :

" A l’exception des messes, qui doivent être célébrées dans la langue du peuple en se conformant aux horaires et aux temps fixés par l’autorité ecclésiastique, il est permis aux prêtres de célébrer la messe en latin, en tout lieu et à tout moment. "

On voit que la virgule rend la phrase incompréhensible, semblant indiquer d’abord que toutes les messes doivent être célébrées en vernaculaire, ensuite que certaines messes peuvent l’être en latin ! Le texte publié aux éditions du Cerf omet la première virgule, ce qui rétablit une pensée cohérente... Mais dans la phrase précédente il en conserve une, qui disloque l’exposé :

" La messe est célébrée en latin ou dans une autre langue, à condition d’uitliser les textes liturgiques, qui ont été approuvés selon les normes du droit. "

Le traducteur de " La Nef " a éludé la difficulté en supprimant et la virgule et le membre de phrase " qui ont été ". On lui donne raison à cet endroit. Quant à l’auteur de la traduction parue chez Téqui, il a conservé les deux virgules qui nous semblent fautives.

Quoi qu’il en soit, on saisit l’occasion de relever, une fois encore, l’insistance des autorités romaines sur l’utilisation des textes officiels à l’exclusion de tout autre.

 

SAINTS AFRICAINS.

QUELQUES SAINTS D’AFRIQUE

ET DES ÎLES DE L’OCÉAN INDIEN.


INTRODUCTION.

  Certains seront surpris de trouver ici des saints qu’ils n’auraient pas pensé à rattacher au monde africain. C’est vrai déjà des Docteurs de l’Eglise de l’Antiquité. L’Occidental considère volontiers les Athanase ou les Augustin comme grecs ou romains. Il n’a pas tort. Cependant il faut savoir que le Noir chrétien est fier de revendiquer lui aussi leur paternité.
 Les missionnaires du XIX° siècle sont eux-mêmes à l’origine de ce fait: partant d’Alger dont leur fondateur, le Cardinal Lavigerie, était l’évêque, les Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) invoquaient Saint Augustin pour leur apostolat. Mais de toute façon le seul fait pour ces saints d’être nés et d’avoir vécu en Afrique suffit aux Noirs pour s’en reconnaître solidaires.
 De plus la similitude de destin des territoires de toute l’Afrique aux XIX° et XX° siècles explique également ce trait, qui est valable aussi pour Madagascar. D’ailleurs certains jeunes Noirs demandent ingénument à leur professeur d’histoire si Hannibal était noir, alors que c’était un Phénicien parlant grec!

 Va pour les saints nés en Afrique, concédera-t-on. Mais pourquoi considérer comme africains les Benoît de Sicile ou les Martin du Pérou? Ce n’est pas seulement à cause de la couleur de leur peau. C’est surtout que le drame présent de nombreux pays africains pousse leurs habitants à se reconnaître dans l’existence tragique de leurs ancêtres déportés comme esclaves. A Benoît l’Africain de Sicile est dédiée une paroisse à Mbodienne au Sénégal et Martin de Porrès a sa statue dans la cathédrale d’Abidjan.
 Les habitants de l’Afrique Noire se sentent très liés aux Noirs du Nouveau Monde. La réciproque est moins vraie, mais on peut trouver ce sentiment dans nombre d’écrits de l’Antillais Aimé Césaire ou plus près de nous dans le livre « Roots » d’un Noir Américain en quête de ses racines. Au reste Les formes de l’art noir sont très semblables sur les deux rives de l’Atlantique.
 Le critère ainsi retenu n’est pas un critère de race: les catholiques sénégalais conservent pieusement le souvenir du Père Brottier grâce à qui la cathédrale de Dakar fut édifiée. Mère Anne-Marie Javouhey a une rue qui porte son nom près de la cathédrale de Saint-Louis. Ce ne sont que deux exemples du souvenir affectueux des Africains pour leurs premiers évangélisateurs, dont beaucoup périrent peu de temps après leur arrivée et sont souvent d’authentiques saints même s’ils ne seront jamais canonisés.

 Mais si l’on peut admettre d’avoir rattaché les saints de Madagascar au destin africain, ne va-ton pas trop loin en y rattachant les saints des Mascareignes? Non, car Mère Anne-Marie Javouhey y envoyait ses filles en même temps qu’au Sénégal ; les méthodes d’évangélisation du Père Laval à Maurice ont fait école en Afrique, et son contemporain le Frère Scubilion voulait aller participer à la mission à Madagascar car, disait-on avec raison, elle était alors plus dure qu’à La Réunion.

 Tout cela nous rappelle que la solidarité naturelle de toute l’humanité est portée à sa plénitude dans la communion des saints. Celle-ci est avant tout solidarité avec Dieu. Si bien qu’on ne s’étonne pas que le récit du martyre des jeunes Ougandais à la fin du XIX° siècle n’ait rien à envier aux récits des martyres de l’Empire Romain.
 Presqu’au moment où Paul VI en faisait la constatation, Anuarite souffrait au Zaïre une passion qui la reliait directement à Félicité et Perpétue. Elle avait été précédée par son compatriote Bakanja: lui aussi, comme les martyrs de l’Antiquité, avait témoigné de la liberté suprême de ceux qui sont unis à Dieu.

 Ainsi en racontant les vies des saints de l’Afrique, c’est presque toute l’histoire de ce continent qu’on parcourt. Faut-il s’en étonner? Les saints font l’histoire. Mais ce qui manque de l’histoire de l’Afrique dans l’histoire de ses saints, c’est ce qui ne relève pas de l’histoire de l’Eglise. Celle-ci est sainte. Aussi son histoire est celle de la sainteté.
 Puissent donc les saints africains nous rappeler que s’il y a des pécheurs dans l’Eglise, ils n’y sont pas à raison de leur péché présent, mais à raison de leur péché pardonné, donc de leur sainteté. Puissent-ils nous obtenir - prions-les en - cette sainteté qui fait de nous de vrai fils de l’Eglise pour être comme eux des vrais fils de Dieu.
 


SAINTES FELICITE ET PERPETUE. Martyres tunisiennes.

  En l’an 203, cinq personnes furent arrêtées près de Carthage, une sixième leur fut ajoutée en prison en ville. Leur crime: c’étaient des chrétiens et l’empire romain était en pleine fureur contre eux. Dans ce petit groupe, il y avait deux femmes, et c’est leur culte qui s’est développé.
 Perpétue faisait partie de l’aristocratie locale. Mariée, elle allaitait encore sa fille quand elle fut emprisonnée. Félicité était une esclave. Toutes deux montrèrent un courage exemplaire lors du procès et du supplice. On raconte que les organisateurs du spectacle les firent exposer nues dans un filet promené au dessus des spectateurs par les grues destinées à tendre les toiles au-dessus des gradins. C’est sans doute un élément ajouté à un récit de leur martyre d’abord historiquement fidèle.
 Finalement, elle furent livrées aux bêtes avec trois de leurs compagnons, le dernier étant mort en prison. C’était le 7 mars 203. Leur passion rapporte: « Le visage des martyrs était radieux, ils étaient beaux. Ils étaient émus non de peur mais de joie. »
 

SAINT ATHANASE. Patriarche d’Alexandrie, cinq fois exilé.

  Né vers 290, le diacre Athanase participe avec le patriarche d’Alexandrie au Concile de Nicée, près de Constantinople en 325. Toute sa vie il sera fidèle à défendre la foi chrétienne qui y fut définie dans un texte qui constitue encore aujourd’hui notre « Je crois en Dieu »: Jésus est le Fils de Dieu, « consubstanciel » au Père (ce qui signifie bien plus que « de même nature que le Père »).
 En 328 il devient à son tour patriarche d’Alexandrie en Egypte. Un patriarche est plus qu’un archevêque: celui-ci n’a rigoureusement aucun pouvoir dans les autres diocèses. Au contraire un patriarche définit les livres de prières et la discipline ecclésiastique à l’intérieur d’une tradition spirituelle donnée, et cela pour tous les diocèses appartenant à son « rite ».
 Athanase a fort à faire: Arius était alors prêtre à Alexandrie. Il a donné son nom à l’arianisme, sa doctrine qui nie précisément que Jésus soit égal à Dieu le Père. Or l’empereur romain de Constantinople a pris le parti des Ariens. En 335 il exile Athanase à Trèves en Allemagne.
 En 337, à la mort de l’empereur d’Orient, Athanase rentre à Alexandrie, d’où il est contraint de fuir en 339 devant un patriarche usurpateur arien. A Rome, il rencontre le Pape et reçoit le soutien de l’empereur d’Occident. La mort de l’usurpateur en 345 lui permet de revenir à Alexandrie.
 Pendant une dizaine d’années, Athanase est plus tranquille. Il soutient les efforts d’évangélisation en direction de l’Ethiopie et de l’Arabie. Il encourage les débuts des moines. C’est en Egypte en effet que Saint Antoine (250 - 356), parti au désert comme ermite, s’était trouvé finalement entouré d’une communauté de disciples; Athanase écrira sa vie, qui aura une influence décisive sur le développement monastique en Occident.
 Mais au gré des changements d’empereurs, Athanase doit encore à trois reprises quitter Alexandrie: en 356 sous Constance, avec un retour de quelques mois en 361; Julien l’Apostat l’exile à nouveau et meurt en 363; Jovien rappelle alors Athanase que Valens expulse en 365. Enfin en 366 le patriarche victorieux retrouve définitivement sa ville. Il y meurt en 373.
 Athanase fut sans doute le plus énergique défenseur de la vraie foi, dans tous les temps. Ses écrits pour expliquer la foi de l’Eglise en la divinité de Jésus font de lui un « Père de l’Eglise », c’est à dire un des écrivains fondateurs de la tradition chrétienne, dans le système de pensée gréco-romain. Il figure aussi au nombre des « Docteurs de l’Eglise », c’est à dire des théologiens dont l’enseignement est valable pour les chrétiens de tous les pays et de tous les temps.
 

SAINT PACOME.

  C’est en Egypte aussi que Saint Pacôme (292 - 348), lui aussi soutenu par Athanase, écrit pour les moines une règle qui aura une grosse influence en Occident.
 


SAINT AUGUSTIN. Un païen converti rayonne depuis l’Algérie.

  Augustin naît à Tagaste (l’actuel Souk-Ahras, en Algérie) en 354. Il est citoyen romain d’origine provinciale. Son père, un petit fonctionnaire lui assure une excellente formation intellectuelle. Sa mère, chrétienne, ne le fait pas baptiser. Alors qu’il était étudiant à Carthage, il eut un fils, Adeodat, en 372.
 Rentré à Tagaste, son père étant mort chrétien, il est l’objet de pressions de la part de sa mère, Sainte Monique, qui veut qu’il soit baptisé. Or sa formation intellectuelle, si elle lui a donné le goût de la recherche métaphysique, ne l’a pas disposé à la foi chrétienne. Il se tourne vers le manichéisme, doctrine qui imagine l’existence de deux dieux égaux, en lutte perpétuelle: l’un pour le bien, l’autre pour le mal.
 En 374, Augustin enseigne la rhétorique à Carthage. La rhétorique, art d’exposer les arguments, tient lieu de philosophie chez les Romains qui ne parviendront jamais à égaler les Grecs dans ce domaine. Seul Saint Augustin y parviendra, mais dans le domaine de la théologie. Mais justement argumenter pour briller ne semble pas lui suffire.
 Il s’installe à Rome en 383 puis l’année suivante à Milan où réside la cour impériale. Il est professeur dans l’enseignement supérieur puis orateur officiel. Il s’éloigne du manichéisme, s’attache à la doctrine du philosophe grec Platon et de son grand disciple d’alors, Plotin. Ce fait va orienter la pensée chrétienne et occidentale pour quelque dix siècles.
 A Milan, Augustin rencontre l’archevêque Saint Ambroise. Cet homme extraordinaire ouvre l’esprit d’Augustin à la compréhension de la Bible. Jusqu’alors, celui-ci n’y avait rien trouvé d’intéressant. A présent il entrevoit le rôle de Jésus-Christ sauveur. Et Sainte Monique, accourue à Milan, renforce cette influence par ses prières.
 En 386, Augustin se convertit. Il abandonne sa chaire d’éloquence, se retire avec quelques amis à la campagne et reçoit enfin le baptême à Pâques 387. Sur le chemin de leur retour vers l’Afrique, Sainte Monique meurt à Ostie, le port de Rome. Demeuré là, il y combat le manichéisme par sa parole. En septembre 388 il s’embarque pour Carthage puis Tagaste.
 Il y vend tous ses biens, en donne le prix aux pauvres, se retire et constitue ce qu’il faut bien appeler une communauté de religieux. Il évite soigneusement les lieux où il sait qu’on a besoin d’un évêque. Il sait en effet que les personnages de son envergure sont souvent choisis pour cette fonction selon le procédé un peu expéditif de l’époque.
 Un jour il se rend à Hippone et les fidèles demandent à l’évêque Valère de l’y ordonner prêtre; finalement en 395 il sera le successeur de Valère et l’évêché d’Hippone va devenir célèbre dans tout le monde chrétien. Augustin prêche, et ses sermons sont tant recopiés que des centaines nous en sont parvenus. De partout on lui demande son avis sur les questions théologiques de l’époque: ses réponses sont encore aujourd’hui d’actualité.
 Et puis il écrit des ouvrages plus directement inspirés par sa réflexion personnelle. Ce sont tout d’abord les Confessions, où il raconte son évolution spirituelle. Et il y a aussi « La Cité de Dieu », où il esquisse la première réflexion philosophique sur l’histoire, dans une perspective théologique.
 Dans son évêché Augustin mène à nouveau une vie religieuse avec ses compagnons. Il écrira une règle pour les religieux qui régit aujourd’hui la vie de centaines de milliers de personnes (Dominicains, chanoines réguliers, entre autres, et une foule d’instituts de religieuses). Il intervient dans les Conciles africains (réunions d’évêques d’Afrique du Nord). Les luttes contre les hérétiques ne manquent pas, notamment donatistes et pélagiens.
 Le 28 août 430 il meurt à Hippone même, alors que la ville est assiégée par les Vandales. Ceux-ci vont persécuter l’Eglise et préparer ainsi l’installation des Musulmans. Saint Augustin est honoré comme Saint Athanase et Saint Ambroise des titres de Père et Docteur de l’Eglise: son oeuvre est toujours vivante. Il faudra attendre le XIIIe siècle pour qu’avec Saint Thomas d’Aquin l’Eglise retrouve un génie de l’envergure d’Augustin.
 Ce qui attire en lui, c’est son expérience de conversion, de montée vers la lumière, qui lui fit dire à Dieu: « Fecisti nos ad te » - Tu nous a faits orientés à toi. Par cette expérience, dans laquelle se reconnaîtront tant de chrétiens, il a enraciné dans la conscience occidentale les convictions de l’Eglise sur la Trinité, la grâce, le péché originel et bien d’autres domaines.
 

SAINT BENOIT L'AFRICAIN.
Un esclave affranchi fait des miracles en Sicile.

  A la Renaissance, il y avait un certain nombre de Noirs en Europe du Sud: quand après une bataille les chrétiens prenaient le camp des Maures, ils y trouvaient des esclaves noirs. On ne pouvait ni retrouver leur pays d'origine, ni les intégrer à une société très différente de la leur.
 En 1524, alors qu'on sacre au Portugal le premier évêque catholique noir, fils du roi du Congo, Benoît naît de parents noirs: Christophe et sa femme Diane d'Arcan. C'était au village de San Filadelfio, aujourd'hui San Fratello, entre Palerme et Messine au Nord de la Sicile. Christophe était le régisseur d'un riche propriétaire qui affranchit Benoît le jour de ses dix ans.
 A dix-huit ans, avec ce qu'il a gagné comme berger, celui-ci achète une paire de boeufs et laboure les terres des paysans qui l'engagent. A vingt et un ans, il donne ses biens aux pauvres et à ses parents pour rejoindre un groupe d'ermites à l'appel de leur fondateur, Gerolamo Lanza.
 Il suit la même règle de vie que les autres mais bientôt des guérisons se produisent à sa prière. L'affluence devient alors telle que pour rester fidèles à leur vocation d'isolement, les ermites sont obligés de fuir à trois reprises vers des sites de plus en plus reculés.
 Vers 1557, à la mort du frère Gerolamo Lanza, Benoît est élu supérieur du groupe. Or en 1562 arrive un ordre du Pape Pie IV. A cause des excès de certains supérieurs, celui-ci dissout tous les groupes d'ermites: ils doivent se disperser et rejoindre des communautés ayant fait leurs preuves.
 Benoît entre chez les Capucins de Palerme, qui suivent strictement l'esprit de pauvreté de Saint François d'Assise. A 38 ans il repart ainsi à zéro dans une nouvelle vie. Au bout de trois ans il reçoit l'office de cuisinier. Sa charité et sa piété sont manifestes, des miracles se produisent qui seront consignés dans les procès de canonisation.
 En 1578 Benoît fut élu supérieur de son couvent - on dit "gardien" chez les Fils de Saint François. Il se récuse: il est illettré, il y a des prêtres bien mieux préparés que lui... Il gérera sa communauté au mieux des intérêts spirituels de ses membres. Au terme de son mandat de trois ans, il n'est plus que vicaire de son successeur et en 1584 il reprend son travail à la cuisine.
 Il meurt le 4 avril 1589. Des miracles sont encore obtenus en le priant. En 1592, alors que son corps est intact, son cercueil est placé dans la sacristie et en 1611 dans l'Eglise. Le procès de canonisation, ouvert dés 1594, aboutit enfin à la béatification de Benoît en 1743 par le Pape Benoît XIV et à sa canonisation  en 1807 par Pie VII. Peu après, le coup d'envoi de l'évangélisation du Sénégal est donné par Anne-Marie Javouhey.
 


SAINT MARTIN DE PORRES
Religieux dominicain au Pérou.

  Dix ans avant la mort de Saint Benoît, donc en 1579, naissait au Pérou Saint Martin. C’était un métis, né d’une mère mulâtresse péruvienne, Anna Vasquez, et d’un noble espagnol, Juan de Porrès. Sans le reconnaître, celui-ci s’occupa de Martin. Dans la société d’Amérique latine il n’y avait aucune possibilité de devenir célèbre pour qui n’était pas blanc. Les saints ne se soucient pas d’être célèbres. Mais il plaît à Dieu de faire connaître certains d’entre eux pour que nous aussi nous tâchions d’être saints où
que nous soyons dans la société.
 Martin apprit tout jeune le métier d’infirmier. Il entra ensuite chez les religieux dominicains où il ne fut jamais prêtre. Mais il fut tout naturellement l’infirmier de sa communauté, ce qui lui permit de soigner aussi tous les pauvres du voisinage, pour qui il demandait des aumônes. Sa réputation de sainteté fut telle qu’on le surnomma « Martin de la Charité ». Sa sollicitude s’étendait même aux animaux, créatures de Dieu eux aussi.
 Il mourut à Lima en 1639 et fut canonisé par le Pape Paul VI en 1962.
 

LA BIENHEUREUSE ANNE-MARIE JAVOUHEY, Apôtre des Noirs.

  Anne-Marie naît en 1779 à Chamblanc en Bourgogne, dans une famille paysanne aisée de dix enfants. Pendant la Révolution, ses parents abritent des prêtres réfractaires; souvent c'est Nanette, comme on la surnomme, qui leur sert de guide la nuit vers les lieux de leur ministère. Le catéchisme étant interdit, elle l'enseigne en cachette aux enfants du village à qui elle apprend à lire. Ce qui l’amène, à dix-neuf ans, à faire solennellement le voeux de se consacrer au Seigneur dans une vie religieuse destinée à l'éducation des pauvres et des orphelins.
 Elle fait plusieurs essais dans des communautés qui se reconstituent après l'anarchie sectaire de la Révolution, notament chez Sainte Jeanne-Antide Thouret à Besançon. Cependant elle ne se sentait pas « là où Dieu la voulait ». Une nuit, alors qu'elle était chez des trappistines en Suisse, elle eut une vision: elle était entourée de Noirs et une voix lui disait: « Ce sont les enfants que Dieu te donne, je suis Sainte Thérèse, je protègerai l'ordre que tu vas fonder ». Dom de Lestrange, moine trappiste qui assurait la direction spirituelle, l'encouragea à suivre la sainte volonté de Dieu. Anne-Marie sut toujours discerner celle-ci, et déclarait que c'était sa boussole.
 Elle essaie de fonder des écoles dans des villages. Elle a bientôt quatre compagnes, dont sa plus jeune soeur, Claudine. Monsieur Javouhey prète à ses deux filles la moitié de sa maison de Chamblanc, qui devient ainsi le berceau de la nouvelle communauté. En 1805, le Pape Pie VII s'arrête à Chalon sur sa route vers Paris où il allait couronner Napoléon. Anne-Marie et ses Compagnes obtiennent une audience, le Pape les soutient et à sa suite l'évêque d'Autun, Mgr de Fontanges. Elles s'installent d'abord dans un ancien couvent à Chalon et bientôt dans le grand séminaire désaffecté d'Autun.
 En 1806 la communauté est reconnue officiellement par l'Eglise. Enfin en 1807 les nouvelles religieuses prennent l'habit. Mère Javouhey rédige la règle de son Ordre, inspirée par la pensée de Saint Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites. Aux voeux de pauvreté, chasteté et obéïssance, elle ajoute celui de se consacrer à l'éducation de la jeunesse. Elle se rend à Paris pour obtenir des appuis, rénove le séminaire et installe son noviciat dans l'ancien couvent des Récollets à Cluny acheté avec l'aide de son père. Les novices en effet affluaient. Désormais elles seront les Soeurs de Saint Joseph de Cluny.
 Mère Javouhey avait envoyé quatre soeurs à Paris pour y enseigner avec une méthode nouvelle. Le Préfet de Paris écrivit au Ministre de l'Intérieur pour louer la nouvelle école. C'était la Restauration. Partout on voulait rétablir l'instruction. Le Gouverneur de l'Île Bourbon (La Réunion) demanda à Mère Javouhey de venir instruire et soigner ceux dont il avait la charge, blancs, noirs ou créoles. Après un séjour de formation dans un hôpital, quatre soeurs partirent en juin 1817 et autant en septembre 1819.
 Le succès de cette entreprise amena le gouvernement à demander à Mère Javouhey d'envoyer des Soeurs à Saint-Louis du Sénégal. Mère Rosalie Javouhey, une des soeurs d'Anne-Marie, fut nommée supérieure de la nouvelle maison. Devant les difficultés matérielles, l'aumônier des Soeurs revint en France. Cela décida Mère Anne-Marie à oeuvrer pour la formation d'un clergé spécifiquement missionnaire et d'un clergé indigène. Quelques prêtres noirs seulement furent alors ordonnés mais le vingtième siècle devait montrer avec éclat la justesse des vues de la fondatrice.
 Retenue d'abord par de nouvelles fondations, dont celle d'un second noviciat, Mère Javouhey s'embarqua à son tour en février 1922, sur le même bateau que le nouveau gouverneur de la colonie. Voyant que l'exemple des colons était néfaste aux Noirs, notre ancienne paysanne bourguignone obtint de celui-ci un terrain à Dagana où elle monta une ferme modèle qui parvint rapidement à l'autosuffisance. Elle cherchait à renouveler l'expérience des Jésuites aux Paraguay, récemment popularisée par le film "Mission". Atteinte de fièvre jaune, elle se remet à Saint-Louis.
 Elle s'arrête à Gorée sur son chemin vers la Gambie et la Sierra Leone, dont le gouverneur anglais avait demandé ses services. Elle voyage avec Florence, une esclave peule rachetée 300 francs par Mère Rosalie. C'est Florence qui guérira Mère Anne-Marie malade en Sierra Leone par des plantes dont elle connaissait les vertus. Dans les colonies anglaises, Mère Javouhey réorganise les deux hôpitaux en s'attachant à l'égalité de traitement entre Blancs et Noirs.
 Sa présence en France redevient indispensable à sa fondation. Son séjour de deux ans en Afrique aura eu des conséquences très importantes. Elle s'embarque à Saint-Louis avec Florence en février 1824. Mais les nouvelles de la communauté de l'Île Bourbon sont mauvaises. La première supérieure est morte et Mère Javouhey aura beaucoup de mal à aider sa soeur Rosalie, dépêchée sur place, à rétablir la situation.
 En 1828, Mère Javouhey part pour la Guyane. Elle veut recommencer l'expérience de Dagana à Mana, mais cette fois avec l'aide de colons chrétiens, une soixantaine de personnes, hommes, femmes et enfants, plus trente-six religieuses. Après des débuts prometteurs, les colons rentrent presque tous en France après qu'en  1830 le gouvernement anticlérical ait coupé les subsides. La fondation tint dependant, s'augmentant même d'une léproserie.
 En 1833, Mère Anne-Marie rentre en France, y visite ses communautés, en fonde d'autres notament en Haïti et à Trinidad et règle un important conflit avec l'évêque d'Autun. Surtout elle soigne la formation des novices. Fin 1835 elle retourne à Mana qui atteint 700 personnes en avril 1837. Les Noirs apprennent à vivre en hommes libres et prévoyants. Dans leur créole ils appelaient leur chère Mère la "Ché Mé".
 Rentrée définitivement en France, elle multiplie encore les fondations. En 1848 elle brave la Révolution en montant à Paris soutenir ses religieuses: les barricades s'ouvrent sur son passage! C'est le moment où est fondée au Sénégal, en grande partie sous son influence, la congrégation des Filles du Saint-Coeur de Marie, première communauté de religieuses noires.
 Décèdée en 1851, Mère Anne-Marie Javouhey fut béatifiée par le Pape Pie XII le 15 octobre 1951. Elle a aujourd'hui une rue qui porte son nom à Saint-Louis, au Sud de la cathédrale. Sa correspondance, qui compte 1135 lettres, est éditée aux éditions du Cerf.


LE BIENHEUREUX PERE JACQUES LAVAL, « L’Apôtre de l’île Maurice. »

  C’est à un Normand que l’île Maurice doit d’avoir conservé la foi catholique et la langue française: Jacques Laval, né le 18 septembre 1803 à Croth, dans l’Eure. Maire du village, son père avait fait des études de droit, puis avait repris l’entreprise agricole familiale. Sa mère, issue d’un milieu semblable mourut quand il avait huit ans mais il avait appris d’elle le souci des pauvres, qui venaient nombreux à leur porte. Jacques eut un frère et trois soeurs, puis un demi-frère et une demi-soeur. Son père, remarié, s’établit à Louye. Le pays se relevait à peine de la Révolution. Il n’y avait pas d’école au village. Les curés tentaient d’y remédier à l’aide d’écoles presbytérales. Chez son oncle Nicolas Laval, curé de Tourville, Jacques va étudier pendant trois ans avant d’entrer, à dix-sept ans, au petit séminaire d’Evreux, puis au collège Stanislas à Paris d’où il sort à 22 ans bachelier ès Lettres. Enfin, en 1830, il est docteur en médecine. A Paris, il avait aidé les pauvres de la rue Mouffetard.
 Il s’installe à Ivry. Tout en soignant gratuitement les pauvres, ayant eu un assez bel héritage, il ne fréquente plus l’église avec assiduité. En fait il cherche sa voie. Fin mai 1834, il entre au grand séminaire de philosophie à Issy les Moulineaux. Il fut admis en théologie au séminaire Saint Sulpice à Paris dés la rentrée suivante. Il eut du mal dans ses études, faites en latin, sans doute à cause du changement de vie et des lacunes de ses études précédentes. Mais c’était là une grâce, car il ne rêvait que de rédiger un catéchisme pour les pauvres et sans doute se considérait-il comme l’un d’entre eux. Il voulait partir en mission au loin, mais son directeur spirituel l’en dissuada. Le 22 décembre 1938 il est ordonné prêtre par l’archevêque de Paris.
 Il est nommé desservant de Pinterville, près de Louviers. Ses paroissiens sont extrêmement pauvres. Il adopte un genre de vie tout de prière, de pénitence et de pauvreté, dépensant peu à peu son héritage en aumônes et n’ayant pour tout lit qu’une peau de mouton. Il fait le catéchisme, le soir après l’usine; la classe quand l’instituteur n’est pas remplacé; il visite les malades et rechristianise tout le village. Par des séminaristes de Saint, il entend parler d’une nouvelle « oeuvre » pour l’évangélisation des Noirs. On le contacte, et le 14 mai 1841 il abandonne la Normandie, ayant obtenu l’accord de son évêque et réglé ses affaires. A Londres, il embarque sur le Tanjora qui appareille le 4 juin pour Maurice. Il y a là de l’héroïsme. La société missionnaire à laquelle il appartient n’est pas encore régulièrement fondée. Le groupe est parrainé par Monseigneur Collier, évêque de Port-Louis, qui a besoin de prêtres: en échange, les confrères de Laval disposent de lui à la hâte. Rien n’est réglé: il n’a reçu aucune formation pour la mission ou la vie religieuse. Il ignore comment les Britanniques, maîtres de l’île depuis une trentaine d’années, vont le recevoir...
 Ce sera une difficulté tout au long de son ministère à Maurice, où il débarque le 14 septembre 1841. L’île n’a presque plus rien de chrétien. Certains prêtres ont mené une vie de scandales, les pratiquants sont rarissimes parmi les Blancs. Les anciens esclaves sont délaissés, une partie seulement est baptisée. Les Indiens se débrouillent comme ils peuvent. L’administration soutient les protestants, espérant ainsi détacher les Mauriciens du catholicisme et les attacher à la royauté anglaise. De même, tout l’enseignement est donné en anglais, alors que le français et le créole dérivé sont majoritaires. Les protestants cherchent à régenter les cours de religion dans les écoles publiques, mais ils sont desservis par leurs liens mêmes avec les gouverneurs, et par leurs divisions internes. On fera les plus grandes difficultés à Mgr. Collier, pourtant sujet britannique: on exige des prêtres britanniques ou des non-Français, mais aucun Savoyard ne vient; les Irlandais et les Belges resteront rares.
 Il y a d’autres difficultés. Le Père Laval apprend très tard les changements de supérieur ou même de congrégation! La sienne a des novices, mais ni argent ni statut. Le Père Liberman, converti du judaïsme, la préside. Bientôt elle fusionne avec la Congrégation du Saint-Esprit, fondée au début du XVIIIème siècle par un ami de Saint Vincent de Paul. La Révolution a affaibli les Spiritains: ils reçoivent le dynamisme de la jeune fondation, lui apportant leurs biens et leur reconnaissance officielle par l’Etat et l’Eglise. Le Père Schwindenhammer, successeur du Père Liberman, n’a jamais été en mission, mais supporte mal les adaptations faites par ses confrères sur le terrain. Le Père Laval sera toujours admiré, mais jamais totalement compris de ses supérieurs ni des confrères qui ne vivront pas avec lui, même de ceux de La Réunion.
 Au début, on tolère le Père Laval, car il ne s’occupe que des Noirs: on pense qu’il arrivera tout au plus à les moraliser un peu. Les affranchis refusent un travail qu’ils faisaient jadis dans les chaînes, et beaucoup vivent dans l’ivrognerie et la débauche. L’insécurité croît dans l’île. Le brave Père a repris ses habitudes de pénitence et de pauvreté. Il gagne quelques coeurs par sa bonté. Il célèbre des baptêmes d’adultes, bénit les mariages de quelques couples déjà anciens de créoles baptisés... Les gens se passent le mot et bientôt le catéchisme des pauvres que le Père a rédigé en créole attire des foules. Une messe spéciale est dite pour les Noirs. Les Blancs se laissent toucher et en quatre ans le Père a bouleversé la société mauricienne: la religion catholique a été restaurée. Mais jamais les prêtres de Mgr Collier ne seront beaucoup plus de vingt; aussi attend-il toujours des Spiritains.
 Les premiers confrères du Père Laval arrivent en 1845 et sont émerveillés de ce qu’ils voient. Ils adoptent la méthode de leur ancien. Celui-ci a démultiplié son action grâce à des catéchistes. Ils ou elles font merveille pour introduire les prêtres chez les malades et les plus démunis, organisent la charité, persuadent les gens de venir au catéchisme. Ils regroupent de nouveau convertis chez eux ou dans des chapelles dont l’île commence à se couvrir. En dehors de la messe, des prières, des instructions, des visites aux malades, de l’organisation des diverses oeuvres, les prêtres confessent jusqu’à huit heures par jour et jamais ils ne suffisent à l’ouvrage. Ce style d’apostolat sera adopté en de nombreux endroits, et tout d’abord au Basutholand, dont l’apôtre a séjourné auprès du Père Laval en attendant des vents favorables vers l’Afrique australe. A Maurice, la petite communauté des missionnaires va être soudée par les épreuves comme les épidémies de choléra, l’hostilité ou l’incompréhension, mais aussi par les succès. Des nouveaux arrivent, mais d’autres sont mutés à La Réunion.
 Le Père Laval vécut comme le Saint curé d’Ars, mais comme Saint Vincent de Paul il devint un des premiers personnages de sa société. Les gouverneurs ne peuvent prendre aucune décision concernant la religion sans se demander quelle va être sa réaction. Le Père peut compter sur de nombreux amis dans la haute société de Port-Louis, qui lui sont reconnaissants de les avoir ramenés à la foi. Bien que le Père ne se mêlât jamais de politique, ils avaient conscience de préserver l’identité de leur île en le soutenant. Ils sont capables de mobiliser l’opinion publique en Europe. Progressivement les obstacles sont levés. Des Soeurs de deux congrégations s’occupent à Pamplemousses et à Port-Louis des hôpitaux et des écoles de filles. Les écoles de garçons commencent avec le collège des Jésuites, à qui on interdit de s’adresser aux Indiens. Mais le petit nombre qui en furent convertis par le bienheureux est sans doute le gage de moissons à venir.
 Malgré l’épuisement, le Père Laval reste sur la brèche. Son activité diminue sensiblement les cinq dernières années de sa vie. Mais ceux qui ne partageaient pas ses vues ont dû se rendre à l’évidence: il ne désirait ni richesse ni honneurs, ni pour lui, ni pour sa congrégation. L’attachement de Mgr Collier puis de Mgr Hankinson à partir de 1863 lui est acquis, comme celui de tout le clergé de l’île. Les autorités doivent s’incliner devant la véritable promotion sociale de toute une partie de la population qu’on n’aurait pas obtenue autrement Le Père Laval meurt le 9 septembre 1864. Convertis par milliers, les Noirs le vénèrent déjà comme un saint; il sera béatifié par le Pape Jean-Paul II le 29 avril 1979. Beaucoup voient en lui le Père de la patrie Mauricienne, avant La Bourdonnais.
 


SAINT CHARLES LWANGA et ses compagnons.
Les vingt-deux martyrs Ougandais du XIXe siècle.

  Dés 1879, l’Evangile atteint les rives du lac Victoria, au coeur de l’Afrique Orientale, sur le cours du Haut Nil. Les Pères Blancs y implantent une communauté chrétienne, bien avant l’arrivée des colonisateurs anglais, dans le royaume des Baganda, qui est une partie de l’actuel Ouganda.
 Après des tergiversations de la part de son père, le jeune roi Mwanga fait bon accueil aux missionnaires, le Père Siméon Lourdel, Frère Amance et trois autres qui arriveront plus tard. Mais rapidement des personnages de la cour se rendent compte que la vie morale des chrétiens est un désaveu de leur immoralité. Ils y perdent en influence. Surtout le roi, non marié, veut avoir des relations homosexuelles avec ses pages, dont plusieurs sont chrétiens.
 Une caravane de missionnaires anglicans est anéantie aux confins du royaume. La tension monte. Les Pères ne seront pas menacés directement, peut-être pour ne pas fournir un prétexte d’intervention aux Blancs dont le roi sait bien qu’ils ont colonisé les régions côtières.
 Mais vingt-deux Ougandais seront martyrisés du 26 mai 1886 au 27 janvier 1987. Treize d’entre eux sont brûlés vifs, enroulés dans des claies en roseau entassées sur un bûcher à Namugongo, le 3 juin 1886. A leur tête, Charles Lwanga, chef des pages du roi, qui fut torturé à part. C’était le jour de l'Ascension.
 Trois jeunes gens furent séparés du groupe, et par eux on eut le récit des derniers moment de leurs camarades - récit qu'ils ne pouvaient falsifier puisque les bourreaux étaient aussi témoins. On ignore pourquoi ils furent épargnés, peut-être voulait-on les faire apostasier. Ils restèrent longtemps en prison par la suite. Les martyrs disparurent dans le feu, en priant jusqu'à leur dernier souffle. On rajouta du bois jusqu'à ce que les ossements aient totalement disparu.
 Le plus jeune d’entre eux, Saint Kizito, donne aujourd’hui son nom à un bon nombre d’oeuvres africaines d’éducation chrétienne. Il avait insisté pour être baptisé avant de mourir: le Père Lourdel avait dù un jour le faire sortir par la fenêtre de la mission! Baptisé en prison, il mourut à Namugongo, heureux comme un enfant dont les plus chers désirs sont comblés.
 Il faut mentionner aussi Saint Mbaga Tuzinde, fils d’une sorte de préfet de police: séparé du groupe par son père qui lui offre de le faire évader, il rejoint ses compagnons plutôt que de sembler renier Jésus. Et Pontien Ngondé, un soldat, qui demanda à être exécuté au début de la marche. Ou André Kaggwa, jeune officier de vingt ans, qui fut tué sur l'ordre direct du Katikkiro (premier ministre).
 Ils ont été béatifiés en 1920 et canonisés par le Pape Paul VI en 1964. Quant aux persécuteurs, leur fin fut triste: le Katikkiro fut tué lors d'une révolution qui chassa le roi. Celui-ci mourut aux Seychelles, captif des Anglais, une dizaine d'années plus tard. Le bourreau qui avait torturé Charles Lwanga fut dévoré par un crocodile.
 

LA BIENHEUREUSE VICTOIRE RASOAMANARIVO, « L’Ange visible de l’Eglise naissante à Madagascar. »

  La bienheureuse Victoire Rasoamanarivo (prononcez « rassouamanarive ») était membre de la famille royale Mérina, qui régnait à Antananarivo (ou Tananarive), au centre des hauts plateaux de Madagascar. Sa vie est intimement liée aux événements politiques de son pays, d’autant plus que les aléas de la politique déterminaient des périodes de persécutions contre l’Eglise catholique. A travers toutes sortes de vicissitudes, Victoire est demeurée fidèle à sa foi tout en constituant un modèle pour tous ceux qui l’entouraient.
 Deux faits ont dominé la politique malgache au XIXème siècle. D’abord il y eut la volonté des Rois de l’Imérina de « n’avoir pas d’autre frontière à leur royaume que la mer », et donc de soumettre les royaumes côtiers. Ils y avaient presque réussi quand est intervenu l’autre facteur: l’antagonisme franco-anglais pour dominer la grande île. Après les guerres de la Révolution et de l’Empire, les Anglais s’étant emparés des Seychelles et de Maurice et n’avaient rendu à la France que La Réunion. Les deux pays allaient être concurrents pour Madagascar.
 Des tentatives d’évangélisation avaient eu lieu très tôt, à partir de Fort-Dauphin, poste français au Sud-Est de l’île, notamment au temps de Saint Vincent de Paul. Mais elles n’avaient rien donné. En 1820, des missionnaires protestants anglais avaient atteint Tananarive et y avaient commencé leur apostolat. Mais le roi Radama Ier, qui les avait accueillis et leur avait demandé des techniciens instructeurs, mourut en 1828. La reine Ranavalona Ière lui succéda et eut un règne cruel qui fit quelque 200 000 morts. Le 21 juillet 1836, elle fait expulser les missionnaires protestants et en 1849 la persécution devient très lourde contre leurs disciples.
 En 1855 arrive à Tananarive un commerçant français, Monsieur Lambert. Les Français ne pouvaient entrer dans le royaume Mérina, mais il avait obtenu cette faveur de la reine pour avoir ravitaillé l’armée royale dans un moment difficile. Il amenait un secrétaire avec lui, qui n’était autre qu’un jésuite déguisé, le Père Finaz. Celui-ci entra en rapport avec le prince Rakoto, qui eut bientôt une correspondance secrète avec le Pape Pie IX.
 A la mort de Ranavalona Ière, en 1861, Rakoto lui succède sous le nom de Radama II. Les persécutions cessent contre les protestants, et les catholiques peuvent venir à Tananarive. Des prêtres s’installent, vite suivis par des religieuses. Née en 1848 et donc alors âgée de 13 ans, Victoire Rasoamanarivo est l’une des premières élèves inscrites chez celles-ci. Remarquée pour sa piété, elle est baptisée le Ier novembre 1862; elle avait entre-temps pris la relève du Père Weber, malade, pour catéchiser les esclaves. En 1864, elle fait sa première communion le 17 janvier et reçoit la confirmation le 11 septembre.
 Mais Radama II avait été assassiné en 1863. La reine Rasoherina lui succède jusqu’en 1868. Un traité est signé avec les Anglais en 1865. Les protestants commencent à persécuter les catholiques. Des pressions sont exercées sur Victoire: on la place à l’école protestante, elle fait si bien que la maîtresse ne veut plus d’elle. On menace de la déshériter et de lui faire perdre ses droits au tombeau familial (ce qui est très grave pour les familles nobles de Madagascar); on la traite un temps comme les esclaves. Sa constance aura raison de toutes les épreuves.
 Victoire a été mariée le 3 juin 1864 avec Radriaka, un païen, fils aîné de Rainilaiarivoni (premier ministre de 1864 à 1895: il est aussi l’oncle maternel de Victoire). Cet homme, obligé par ses fonctions de suivre la politique royale défavorable aux catholiques, manifestera toujours une grande affection pour sa nièce et la protégera à la cour. Mais Victoire connaîtra bien des déboires avec son mari, dont elle n’aura aucun enfant. L’inconduite de Radriaka étant notoire, la reine et son premier ministre ont proposé à Victoire de divorcer, ce qu’elle a toujours refusé, soignant son mari jusqu’à sa mort en 1888. Victoire passe chaque jour plusieurs heures en prière à l’église, se dévoue auprès des malades, se montre une parfaite chrétienne chez elle en prenant ses repas avec ses esclaves et à la cour  en priant devant tout le monde.
 Ranavalona II règne de 1868 à 1883. Elle devient protestante en 1869; les cultes païens sont abolis, le protestantisme devient religion d’Etat. La persécution contre les catholiques s’aggrave; les missionnaires sont expulsés en 1883, au début de la guerre contre les Français. On expulse même un prêtre irlandais. Les laïcs prennent en charge l’organisation de la communauté catholique. A Tananarive, ils sont assez nombreux. Lors de leur première réunion, ils débattent de la question suivante: faut-il immédiatement aller encourager les communautés plus réduites alentour, ou bien commencer par se renforcer sur place? On consulte Victoire, qui aura un rôle dirigeant tout au long de la persécution. Ce n’est pas seulement à cause de son rang social, c’est surtout à cause de sa piété et de sa charité. Sa réponse est pleine de bon sens: commençons par mener une vie chrétienne solide, ensuite seulement notre témoignage auprès des autres communautés sera valable.
 Ainsi fut fait, et la communauté catholique rayonna bientôt suffisamment pour soutenir effectivement les autres. De partout d’ailleurs on venait trouver Victoire, dés qu’une difficulté surgissait avec les protestants. Voulait-on chasser des catholiques d’une église, ou leur contester la possession du terrain de leur école? On montait à Tananarive, et on allait avec Victoire à la cour. Le gouvernement ne voulait pas aller plus loin que l’expulsion des missionnaires catholiques. Aucune autre mesure vexatoire ne devait être prise contre les communautés. Le premier ministre y veillait.
 Enfin en 1888 cessa la guerre contre les Français, les missionnaires catholiques purent revenir. On imagine la joie de Victoire, de pouvoir assister à nouveau à la messe. Elle mourra quelques années plus tard, en 1894, n’ayant rien changé à ses habitudes de piété et de charité, et entourée d’une vénération générale. Les protestants eux-mêmes lui rendirent alors hommage, et ce n’est pas le moindre mérite de Victoire d’avoir ainsi contribué au rapprochement entre les communautés catholique et protestante.
 

LE BIENHEUREUX ISIDORE BAKANJA, Martyr zaïrois.

  Bakanja naquit dans le Nord-Est de l'ancien Congo Belge, aujourd'hui le Zaïre, vers 1885 ou 1890. Passé quinze ans, il quitte son village et se rend à la ville. Là il apprend le métier de maçon. Mais surtout il rencontre le Christ Jésus que lui font connaître les missionnaires. Il reçoit le prénom d'Isidore lors de son baptême en 1906 et fait sa première communion l'année suivante.
 Il faut se replonger dans l’ambiance de l’époque. Certaines tribus de la région étaient encore canibales quelques décennies plus tôt: on vendait les enfants sur le marché. Dans d’’autres tribus, on considérait que la femme n’était pas fécondée par son mari, mais par le génie d’une source sacrée; aussi les orphelins dépendaient davantage de leurs oncles paternels que de leur mère ou des membres de sa famille. Partir à la ville et se faire baptiser alors, c’est une libération; mais c’est aussi un saut dans l’inconnu qui demande un courage certain.
 A son baptême, Bakanja reçoit avec piété le scapulaire. A l'origine un scapulaire est un vêtement de moine. Mais il peut être porté par des laïcs pour montrer leur désir de se rattacher à la spiritualité des religieux. Finalement sous une forme simplifiée il ressemble à une médaille en tissus et il est un signe de consécration à Notre-Dame du Mont Carmel. Mais Bakanja le considère comme un signe de son appartenance à Jésus-Christ.
 Il a donc un peu plus de vingt ans, sans doute, quand il quitte la ville avec un colon belge qui l'emploie comme domestique, dans une région où les missionnaires n'ont pas encore pénétré. Or ce patron est un athée militant. La vue du scapulaire au cou de Bakanja l'irrite profondément. Sans doute craint-il le zèle de Bakanja parmi ses collègues.
 Beaucoup se disaient en effet: "si les Pères arrivent et font des conversions, nous ne serons plus en mesure de dominer librement notre personnel". C'est ce type de raisonnement qui a probablement  poussé la bourgeoisie voltairienne au pouvoir en France à interdire au XIX° siècle à l'Eglise catholique d'exercer son apostolat auprès des Musulmans d'Algérie. La guerre de 1954 à 1962 en est une conséquence.
 Bakanja refuse de retirer son scapulaire et continue à parler de Jésus autour de lui. Un jour, excédé, son patron le fait fouetter avec une grande violence et le fait enfermer. L'agonie de Bakanja va durer plusieurs mois. Ses compagnons arrivent à le nourrir, mais pas à le guérir.
 On apprend justement qu'un inspecteur de l'entreprise où travaille le colon va passer visiter son établissement. Bakanja se fait porter au bord de la route que doit emprunter l'inspecteur. Il l'attend, dissimulé dans un buisson. A son passage il se dévoile.
 Nous avons deux enquêtes sur ces faits. Il y eut celle de l'administration coloniale, qui punira le patron abusif. On ne dit pas habituellement de quelle peine, ce serait pourtant instructif. Il y eut aussi l'enquête des missionnaires qui recueillirent Bakanja. Il mourut chez eux le 15 août 1909, le jour de l'Assomption de celle dont il avait porté le scapulaire jusqu'au bout. Il avait pardonné à son bourreau.
 Bakanja a été béatifié par le Pape Jean-Paul II le 24 avril 1994, à l'occasion du Synode des évêques sur l'Afrique.
 

LE BIENHEUREUX PERE BROTTIER. Missionnaire au Sénégal, aumônier militaire et éducateur.

  Daniel Brottier naît à La Ferté Saint Cyr, près du château de Chambord le 7 septembre 1876. Une affection typhique à 13 ans lui vaudra une santé fragile tout au long de sa vie. Après des études au petit et au grand séminaires de Blois, il est ordonné prêtre en 1899.
 Trois ans plus tard, voulant devenir mission-naire, il entre comme novice chez les Pères du Saint Esprit. En 1903, il débarque à Dakar: sa santé a dissuadé ses supérieurs de l'envoyer dans les misions plus dures qu'il souhaitait. Il est affecté à Saint-Louis.
 Il s'y occupe des jeunes: cercle catholique, maîtrise, catéchisme à la paroisse et au lycée Faidherbe. Il lance le bulletin paroissial et crée une fanfare. Mais sa santé l'oblige à quitter le Sénégal pour six mois en 1906, définitivement en 1911.
 Monseigneur Jalabert est devenu évêque à Dakar. Il avait été à Saint Louis le curé du Père Brottier. Il le nomme vicaire général et le charge de recueillir des fonds pour construire la cathédrale de Dakar. Les méthodes modernes de publicité et de prospection lui valent le succés.
 En 1914, bien que réformé depuis 7 ans, le Père Brottier s'engage dans le corps des aumôniers militaires. Grâce à quelques pionniers dont il fait partie, l'aumônier trouve le rôle qui est le sien aujourd'hui. Il n'est plus seulement le ministre des sacrements. Il partage la vie des militaires, jusque dans les tranchées et les assauts.
 Avec le 121° Régiment d'Infanterie, le Père est à la Marne et à Verdun entre autres. Le 19 novembre 1919, il défile enfin dans Metz. Entre-temps il a reçu la croix de guerre, la légion d'honneur et une demi douzaine de citations. "Âme magnifique où s'allient harmonieusement l'ardeur du soldat et le dévouement du prêtre", dit celle du 29 juin 1919.
 Il attribuera à la prière de Thérèse de Lisieux d'avoir été protégé pendant ces quatre années. Dés 1917 il a fondé, avec quelques amis et les encouragements du Président Georges Clémenceau, l'Union Nationale des Combattants. Elle comptera 600 000 membres en 1922.
 C'est alors que le Cardinal Dubois, archevêque de Paris, lui confie l'Oeuvre des Orphelins Apprentis d'Auteuil, fondée en 1866. Le Père la place sous le patronage de Thérèse de Lisieux. Il a 175 pensionnaires au début. Il en aura 1400 en 1936. Il fonde des maisons en Province. Le "Courrier des Orphelins" passe de 12 000 à 150 000 abonnés.
 Le Père Brottier meurt le 28 février 1936, peu de temps après la consécration de la cathédrale de Dakar. Il sera proclamé bienheureux par le Pape Jean-Paul II le 25 novembre 1984.
 

LA  BIENHEUREUSE  ANUARITE, Vierge et Martyre zaïroise.

  La petite Nengapeta naît en 1941 à Wamba, dans l'angle Nord-Est du Zaïre, à mi-chemin entre Kisangani et les frontières soudanaise et ougandaise. Son nom signifie: "la fécondité fait envie". On y adjoignit le nom de sa soeur aînée, Anuarite, "celle qui se rit de la guerre".
 Le pays est en guerre, en effet. Le Zaïre était alors colonie belge et sa "Force Publique" portait des coups sévères aux Italiens et aux Allemands, en Ethiopie et en Egypte. C'est ainsi que le Père d'Anuarite, Amisi Batiboko, arrive jusqu'en Palestine. De là il écrit à sa femme, Isude, de se faire baptiser. Elle est bientôt chrétienne, avec ses filles. Anuarite s'appelle maintenant Alphonsine.
 Mais après son retour, Amisi ne se fera pas baptiser, et même il va quitter sa femme qui élèvera seule ses six filles. Anuarite suit l'école chez les Soeurs et dés le primaire elle veut être elle-même religieuse. A la fin de sa 5e année scolaire, sans rien dire, elle embarque dans le camion qui conduit les aspirantes aux couvent, et sa maman accepte cette vocation.
 Elle continue ses études, commence à enseigner, se dévoue notamment au sein de la Légion de Marie. En 1958, elle entre au noviciat et le 5 août 1959 elle fait sous le nom de Marie-Clémentine ses voeux temporaires, qu'elle renouvellera régulièrement.
 En 1960 le pays est indépendant et l'année suivante la jeune congrégation de la "Jamaa Takatifu" (Sainte Famille) est assez mûre pour que les Soeurs de l'Enfant-Jésus de Nivelles laissent leurs anciennes élèves la diriger. Anuarite s'efforce avec grand succès de surmonter les difficultés de la vie communautaire, dans ses emplois d'enseignante, de cuisinière et de sacristine. Elle a l'estime de ses supérieures.
 En 1964, toute l’Afrique se réjouit de la canonisation des martyrs de l’Ouganda par Paul VI, qui fait de leur martyre un exemple pour tous. Anuarite va le suivre. Elle est alors en communauté à Bafwabaka, non loin de Wamba, et c'est là qu'elle est happée par les terribles événements qui ravagent le pays.
 Le 29 novembre à midi les rebelles Simba, partisans de Lumumba, envahissent la maison et dans l'après-midi emmènent les trente-quatre religieuses dans leur camion. Pendant trois heures elles assistent aux pillages des bandits et entendent leurs chants obscènes d'ivrognes. Elles récitaient le chapelet et arrivèrent sans autre dommage à Ibambi où l'on passa la nuit.
 Toute la journée du 30 novembre fut consacrée à aller jusqu'à Isiro, à 70 km d'Ibambi. La pression était de plus en plus forte sur les Soeurs. Le soir, au cours de leur transfert par petits groupes d'une maison à une autre, un colonel, Ngalo, cherche à retenir Anuarite et lui déclare qu'il veut la prendre pour femme. Aidée par sa supérieure générale, celle-ci finit par rejoindre les autres, après qu'elles aient toutes deux été frappées et insultées.
 Un autre colonel, Olombe, voulut ensuite ramener Soeur Anuarite chez Ngalo en prenant une autre Soeur pour lui-même; elles refusèrent de rester dans la voiture où il les faisait entrer de force. Il se mit à les frapper avec la crosse d'un fusil. Les deux Soeurs furent bientôt évanouies à terre. Effrayés par la fureur de leur chef, les Simba présents dissimulèrent son fusil. Il donna l'ordre de transpercer Anuarite à coups de baïonnettes, disant de viser le coeur. Puis lui-même tira un coup de pistolet. Apprenant que le forcené voulait les tuer toutes, les Soeurs entonnèrent le Magnificat. Après avoir encore assommé une religieuse, le colonel dit aux Soeurs d'emporter le corps d'Anuarite dans la maison. Elle cessa de respirer le premier décembre vers une heure du matin.
 Les autres Soeurs sans connaissance furent emmenées par les Simba à l'hôpital. Le lendemain, impressionnés, ils raccompagnèrent les Soeurs chez elles à Bafwabaka. Quelques jours plus tard les parachutistes belges sautaient sur Kisangani (alors Stanleyville) pour libérer les Européens otages des rebelles, ce qui contribua à mettre fin à la guerre. On retrouva le corps d'Anuarite dans une fosse commune; il fut formellement identifié grâce à une statuette de la Sainte Vierge que la jeune Soeur avait réussi à cacher sur elle.
 Jean-Paul II vint lui-même à Kinshasa pour béatifier Soeur Anuarite le 15 août 1985. Entre-temps, Amisi était revenu chez Isude.

SAINTS MILITAIRES

On trouvera ci-après des textes sur des saints ayant un rapport avec le monde militaire, soit par leur famille, soit parce qu'ils ont servi dans les armées, soit parce que leur culte y est répandu. 

ST GEORGES, vainqueur de la terreur homicide.
Patron des cavaliers.
D’après l’homélie du 23 avril 2004 en la chapelle de l’école de cavalerie de Saumur.

 La critique historique extrême a eu cet avantage qu’elle a obligé à reconsidérer non seulement la valeur des faits, mais aussi la portée symbolique des récits. Pour Saint Georges, certains historiens n’ont pas été tendres, allant jusqu’à nier son existence même. Ils prenaient argument des éléments légendaires de la vie de notre saint patron pour tout rejeter en bloc. Notamment ils faisaient remarquer que son culte s’est développé prioritairement sur les lieux du culte de Baal : on aurait inventé le personnage pour effacer le souvenir du dieu païen. Une critique plus fine permet de situer les faits dans toute leur historicité et leur valeur : la mort d’un héros donne à nos vies son sens.
 Car un historien honnête reconnaît qu’un fait doit avoir une cause proportionnée. Or il y avait à Constantinople une basilique dédiée à Saint Georges, et ce dés le quatrième siècle, c’est à dire moins de cent ans après son martyre. Ce serait évidemment impossible si ce martyre n’avait eu lieu et si celui qui l’a subi n’avait pas eu une personnalité extraordinaire, au point de marquer durablement les témoins. Tâchons donc de démêler ce qui est sûr, ce qui est probable, ce qui est significatif.
 Sauf parti-pris, les historiens reconnaissent aujourd’hui que Saint Georges fut un militaire romain mort martyr vers l’an 300 dans l’espace culturel syrien, et ils précisent que ce dut être à Lydda (aujourd’hui Lod), dans le Nord de la Palestine. Il n’y a pas de raison de douter qu’il fut cavalier - on le représente pratiquement toujours à cheval, même dans des traditions relativement indépendantes du monde gréco-romain, comme en Arménie ou en Ethiopie. Probablement était-il officier, peut-être même prince de Cappadoce...
 C’est là sans doute qu’intervient la légende. Notre patron serait allé en Lybie. Là, il arrive près d’une ville où sévissait un dragon mangeur d’enfants. Pour le satisfaire on lui en offrait un régulièrement. Cette fois-là, le sort avait désigné la fille du roi. Survient Georges, qui tue le monstre et sauve l’enfant. De là vient qu’on le représente souvent portant un enfant en croupe.
 Le culte de Saint Georges, très développé à partir de l’Orient, prit un nouvel essor en Occident après les croisades : les chevaliers reconnaissaient leur idéal en ce personnage capable de telles prouesses, et surtout de donner sa vie pour le Christ. On dit que la légende du dragon aurait été mise au point en Italie au XIIème siècle. Il faudrait tout de même vérifier que les icônes orientales le représentant tuant le monstre dépendent de cette élaboration occidentale.
 Mais la légende fonctionne comme un mythe vivant. La mythologie gréco-romaine est morte : elle ne nous dit plus rien de vital, c’est pourquoi nous craignons de parler de mythe. Mais le mythe peut être vivant, et il indique les valeurs propres à ceux qui les racontent. Nous en avons un exemple contemporain frappant. Quand on présente aux jeunes Français les raisons qui fondent l’esprit de défense, on choisit de leur raconter l’histoire de France à partir de 1789. On veut ainsi fonder un ordre de valeurs. Les faits peuvent être réels, leur présentation indique ce que le narrateur veut qu’on retienne comme signification.
 La légende du dragon pourrait s’avérer non seulement porteuse de sens, mais aussi témoignage historique. Car pour les soldats Byzantins comme pour les chevaliers d’Occident, le dragon représente Satan, celui qui est vaincu par les martyrs. L’Apocalypse le précise : le Dragon chassé du ciel par Saint Michel, c’est l’immonde Serpent rampant de la Genèse, l’homicide dés l’origine, celui qui tenta et fit tomber le premier homme et la première femme.
 Il y a parmi les étoiles une constellation qui porte le nom de Dragon, comme il y a des planètes qui portent des noms de divinités païennes. Les Hébreux pensaient de leur côté que des Anges étaient préposés à la bonne marche des astres, qui dévoilaient donc le dispositif de « l’armée du ciel ». Et les Juifs comme les premiers chrétiens identifiaient volontiers les dieux païens à des démons qui se faisaient rendre un culte. On en a une trace dans l’Evangile. Jésus citant ses contradicteurs appelle Satan « Béelzeboub », littéralement le « Baal des mouches ».
 Ainsi en parlant de la victoire de Saint Georges sur le Dragon, les différents élaborateurs de sa légende ne faisaient que mettre en valeur un thème bien connu de ceux à qui ils s’adressaient. Les martyrs sont victorieux de Satan, par leur imitation de Jésus qui a vaincu l’Adversaire en exposant sa propre vie - en la déposant. Dans la légende de Saint Georges Satan est représenté sous les traits de Baal, le dieu auquel Phéniciens et Carthaginois sacrifiaient leurs enfants. C’est peut-être le reflet d’une réalité historique toute simple : notre patron pourrait bien avoir été mis à mort pour avoir refusé de sacrifier à Baal. Du coup, son témoignage d’une espérance plus forte que les ténèbres des cultes homicides aurait fortement contribué à libèrer les esprits dans toute la région.
 Et c’est cette victoire de l’espérance qui nous montre combien ce mythe de Saint Georges est bien vivant. Oui, on attend des militaires qu’ils aient des valeurs pour lesquelles ils mettent leur vie en jeu. Que des militaires soient tués n’émeut guère les clients des médias. Si des terroristes veulent faire parler d’eux, il s’en prennent aux civils. Il appartient au militaire de se sacrifier pour que les sociétés vivent en paix dans la liberté. Et cette liberté est nécessaire à l’héroïsme du soldat. Saint Georges, à la suite du Christ, a témoigné de cette liberté souveraine. C’est en définitive la foi en la résurrection qui fonde le mieux le droit que la société a de disposer ici-bas de la vie de certains de ses membres, et qui permet à ceux-ci d’assumer pleinement et consciemment ce risque.

SAINTE BARBE,
patronne des canonniers et des sécuritards.

 Dioscore voulut préserver la beauté précoce de sa fille Barbe, importunée par de nombreux prétendants. Il la fit enfermer dans une tour, où elle fut instruite par des vieux philosophes. Leurs efforts ne purent que convaincre Barbe de l’ineptie des doctrines païennes, qu’elle repoussa avec toute la fougue de son adolescence.
 Quand Dioscore apprit qu’elle était devenue chrétienne, il la livra aux autorités: on était en pleine période de persécutions et elle fut suppliciée. Dioscore lui-même l’acheva en la décapitant. Il fut aussitôt dévoré par le feu du ciel.
 De là vient que Sainte Barbe est la patronne de tous ceux qui ont à utiliser ou à craindre le feu, comme les artificiers ou les pompiers. A bord des bateaux, la « sainte-barbe » était la réserve de poudre. Sainte Barbe est la patronne de nos canonniers.
 Toute la vie de Sainte Barbe est légendaire. Celle qui est peut-être à l’origine de ce récit dut vivre au IIIe siècle ou au début du IVe, peut-être en Asie Mineure. Mais l’Antiquité regorge d’exemples parfaitement historiques de jeunes filles qui avaient compris ce que sont les droits de l’homme: puisqu’on a le devoir d’aller vers Dieu, on a droit à tout ce qui nous aide à nous tourner vers lui dans l’amour, donc librement.
 Barbe se dit Barbara en latin, c’est à dire la Barbare. On a sans doute voulu montrer, en écrivant sa légende, que des jeunes filles qui n’étaient ni grecques ni romaines avaient aussi subi le martyre. Cela expliquerait qu’on ait raconté qu’elle avait été torturée de toutes les manières: on a réuni en un seul récit ce qui s’est réellement passé pour plusieurs jeunes filles.

SAINT AMBROISE.
Patron du Cadre Spécial, du Corps des Techniciens d’Administration et du Groupe de Spécialistes d’Etat-Major.

 Né probablement à Trèves (l’une des capitales de l’Empire d’Occident) vers 335 et mort à Milan le Vendredi Saint 4 avril 397, il fut l’une des figures principales de l’Eglise latine à l’époque où, après les persécutions, elle pouvait s’organiser au grand jour et mettre de l’ordre dans des mentalités ébranlées par les hérésies.
 Sa famille était chrétienne, mais à cette époque on différait le baptême: puisqu’il efface les péchés, il valait mieux, croyait-on, le donner peu avant la mort - l’Eglise normalement préfère faire vivre le plus tôt possible ses enfants de la grâce donnée par les sacrements. Son père appartenait à la haute administration romaine et Ambroise suivit aussi cette carrière. On le retrouve en 373 gouverneur à Milan, autre capitale impériale.
 C’est là que la foule, touchée par ses qualités de gestion rigoureuse et d’honnêteté, le réclame comme évêque, au milieu des querelles théologiques qui déchiraient l’épiscopat. Les Ariens en effet étendaient leur influence, prétendant que Jésus n’était pas Dieu, ou du moins qu’il n’était pas égal au Père. Le bon sens tardait à s’imposer : si Jésus, Fils de Dieu, n’est pas vraiment Dieu et vraiment homme, nous ne sommes pas sauvés. C’est cette position que Saint Ambroise baptisé puis ordonné évêque le 7 décembre 374, défendra avec les Pères des conciles de Nicée et de Constantinople.
 Son oeuvre théologique - dogmatique et morale - très valable en elle-même, eut aussi beaucoup d’influence grâce à son plus célèbre disciple, Saint Augustin. Celui-ci, jeune professeur de rang universitaire, agnostique ou manichéen, se convertit en grande partie sous la direction de Saint Ambroise. Il raconte avoir été impressionné par la prédication de son évêque et des entretiens qu’il avait eus avec lui, mais aussi par un détail révélateur. Entrant un jour dans la bibliothèque où il travaillait seul, il le vit lire sans prononcer les mots : à cette époque on lisait encore à haute voix, Ambroise était l’un des premiers à avoir une lecture directement intellectuelle. Et Saint Augustin fut un théologien inégalé jusqu’au XIIIème siècle.
 Grâce à son passé de haut fonctionnaire, Saint Ambroise était bien placé pour comprendre son devoir d’assurer l’indépendance de la hiérarchie ecclésiastique par rapport à l’Etat. Les empereurs, devenus chrétiens à la suite de Constantin, avaient du mal à se débarrasser des conceptions païennes qui faisaient du chef de l’Etat le chef de la religion. Cela n’avait pas que des inconvénients ; ainsi, dans leur souci de maintenir la paix à l’intérieur de leur empire, les souverains avaient convoqué les conciles de Nicée et Constantinople pour donner l’occasion aux évêques de définir la vraie foi par rapport aux doctrines ariennes. Saint Ambroise obtint de l’empereur Gratien une législation protégeant le christianisme. Mais il eut à lutter contre l’influence de l’impératrice Justine, elle-même arienne, en 386. Et en 390, il refusa à l’empereur Théodose l’entrée de sa cathédrale : il avait fait massacrer la population de Thessalonique (20 000 personnes, peut-être) rebellée et massée dans le stade de la ville. L’empereur dut faire pénitence et l’on peut dire que Saint Ambroise, par son courage personnel, fut à l’origine d’une importante moralisation de la conception du pouvoir.
 Car les fidèles de Milan avec lesquels il s’était retranché dans la cathédrale risquaient après tout le même sort que les Thessaloniciens, et leur évêque en tout premier. Que fit-on pour occuper cette foule pendant cette manifestation avec occupation d’Eglise ? Très probablement, et tout simplement, on leur fit chanter des chants ... ambrosiens ! Car notre saint a laissé son nom à une forme de chant antérieure au grégorien, plus sobre et pour cette raison plus prisée par certains. L’exemple le plus connu en est le « Te Deum », mais il faut savoir que tout récemment, des moines de Solesmes, spécialistes du grégorien, ont encore composé un « Pater Noster » « more ambrosiano ». Milan doit certainement au prestige de son grand pasteur d’avoir conservé jusqu’à notre époque un rite (ensemble de formes liturgiques) légèrement différent du rite romain.
 On voit que l’oeuvre de Saint Ambroise est immense et couvre tous les domaines auxquels peut s’intéresser un évêque : il a légué au Moyen-Âge un héritage doctrinal, juridique, institutionnel et liturgique de grande envergure, et nous en sommes encore aujourd’hui les bénéficiaires au moins indirects.

LE MANTEAU TRICOLORE DE SAINT MARTIN.

D’après le sermon du 11 novembre 2003 en l’église Saint Pierre de Saumur.

 Il n’y a pas de saint plus patriote que Saint Martin. N’allons pas dire qu’il avait un manteau bleu-blanc-rouge ! Et pourtant... Son manteau d’évêque, celui qui a été exposé dans la cathédrale de Tours après sa mort et qui a servi d’étendard aux armées franques pendant des siècles, cette chape, donc, était bleue. Mais son manteau d’officier, celui qu’il a partagé avec le pauvre devant la porte d’Amiens, est toujours représenté par les artistes en rouge. Or certains auteurs pensent que Saint Martin faisait partie de la garde impériale, laquelle portait, disent-ils, un manteau blanc.
 Alors on peut y voir un symbole, non pas tant de notre pavillon national, mais surtout des rapports privilégiés que Saint Martin a eus avec chacune des composantes initiales de notre nation. En effet, nos ancêtres étaient les Gaulois, et Saint Martin fut leur Apôtre. Nous parlons une langue romane, et Saint Martin était lui-même romain, fils d’officier romain. Et notre pays s’appelle la France, du nom d’une tribu germaine que Saint Martin a refusé de combattre.
 Evoquons tout d’abord l’artisan de la paix entre les Romains et les Francs. Pour l’Empire, il était vital de supprimer la menace des peuples vivant au-delà du Rhin. Deux armées passent le fleuve, prennent les Francs en tenaille, les obligent à une bataille rangée. La veille, l’empereur distribue et fait distribuer à ses troupes la récompense. Martin refuse la pièce d’or. Il veut de longue date être religieux, il ne veut pas verser le sang. Ce n’est pas lâcheté : il demande à être placé en avant des lignes. Il faut se représenter une bataille de ce temps-là : les armées se rangent en ligne face à face ; devant les légions, il y a les enseignes. Ceux qui sont en avant, les « antesignani », sont à peu près sûrs de laisser leurs corps sur le terrain.
 Dans sa prison, cette nuit-là, Martin prie. Et voilà que sa prière est exaucée : des ambassadeurs francs se présentent, qui viennent négocier la paix. A vrai dire, on n’est pas très sûr que les Germains en question aient bien été des Francs. Les historiens ne s’accordent pas sur la date de naissance de Martin. Selon les hypothèses, il peut s’agir d’une campagne ou d’une autre. Les historiens possèdent ainsi un privilège que leur envient tous les stratèges : ils peuvent choisir leurs ennemis. Il n’en reste pas moins vrai que Saint Martin, par son attitude et sa prière, a favorisé l’entente entre l’empire romain et les peuples germaniques, peuples qui allaient apporter à la romanité une nouvelle jeunesse, qui va finalement s’épanouir dans l’efflorescence des civilisations médiévales.
 Parlons maintenant du Romain. On peut imaginer un dialogue entre Saint Martin et son père. Celui-ci avait été officier général, chef d’une garnison dans l’actuelle Hongrie, par conséquent gardant les yeux fixés sur la Ligne Bleue du Danube. « Il faut défendre les valeurs de la civilisation contre les Barbares ! - Oui Papa, mais moi je voudrais être baptisé... » Eh bien le vieux soldat romain, s’il voit aujourd’hui l’oeuvre de son fils, peut en être fier. Car en fondant à Ligugé, sous l’autorité de Saint Hilaire de Poitiers, le premier monastère d’hommes de Gaule - et peut-être même de tout l’Occident, Saint Martin a prescrit à ses moines de ne faire aucun commerce, si ce n’est des manuscrits qu’ils recopieraient. Cet usage martinien s’est surimposé aux abbayes suivant la règle de Saint Colomban ou celle de Saint Benoît. Et partout, au long du Moyen-Âge, on voit les moines passer une très grande partie de leur temps au travail de copiste. Sans eux, on n’aurait probablement pas la moitié des textes qui nous sont restés de l’Antiquité romaine.
 Evoquons enfin l’Apôtre de la Gaule. A cette époque, quatre-vingt-dix pour cent de la population vivait à la campagne, dans les « pays », les « pagi » comme on disait alors. Et les habitants des « pagi » s’appelaient des « pagani » - des païens. Le christianisme s’était bien implanté dans les villes en ce quatrième siècle, il y était assez souvent majoritaire. Mais les campagnes restaient à évangéliser. En effet, on n’imaginait pas à l’époque que des prêtres puissent vivre loin de leur évêque. On multipliait les évêchés, mais le clergé n’atteignait pas les campagnes. C’est Saint Martin qui, pour remédier à cette situation, a inventé la paroisse. Il a imaginé d’envoyer par petits groupes des moines-prêtres qui vivraient en communauté tout en évangélisant les campagnes. Et c’est ainsi que le peuple de nos pays a pu devenir chrétien.
 On voit ainsi que Saint Martin a contribué pour une très large part à façonner la physionomie initiale de notre nation. Sa popularité s’explique donc fort bien et l’on comprend qu’à Tours, on ait ajouté foi aux dires d’une femme qui aurait eu une vision au début de la guerre de 1914-1918 et affirmait que celle-ci se terminerait le Onze Novembre, en la fête de Saint Martin.

Note. Pour comprendre la vie de Saint Martin à l’armée et son attitude en campagne, les historiens mettent en avant deux lois romaines : l’une obligeait les fils de militaires à être eux-mêmes militaires, l’autre dispensait les clercs du service militaire. Le jeune Martin a donc d’abord été soumis à la première, puis a invoqué la seconde.
Bibliographie.
Vie de Saint Martin par Sulpice Sévère. Ce contemporain est allé interroger Saint Martin quand il était évêque de Tours. Il nous a laissé une « Vita Martini » et plusieurs lettres, relatant son décès. Il a beaucoup fait pour répandre les idées apostoliques de Saint Martin et pour populariser ses mérites. Son oeuvre a été republiée récemment, en édition bilingue ou en traduction.
De nombreux auteurs dont certains ont connu plusieurs rééditions ont écrit sur Saint Martin, représentant le plus souvent le point de vue hagiographique. Le livre le plus récent et le plus scientifique est celui du Père Dominique Dauzet. Ce religieux prémontré de l’abbaye Juaye-Mondaye s’est attaché à faire le point des recherches sur le Saint Patron de son abbaye. A signaler aussi le n° 19 d’Histoire du Christianime Magazine (décembre 2003), presque entièrement consacré à Saint Martin.

SAINT ELOI,
Patron des mécaniciens.

 Eloi, né vers 588, apprit l’orfèvrerie à Limoges. Son Maître Abbon lui enseigna aussi l’art de frapper monnaie. A Paris, introduit auprès du roi Clotaire II par Bobbon son trésorier, il reçoit commande d’un trône en or. Avec le métal qu’on lui avait fourni pour cela, il en fit deux. Frappé de son honnêteté, le roi va lui confier des responsabilités de plus en plus importantes, à commencer par la direction de l’atelier des monnaies de Marseille.
 Le fils de Clotaire II, Dagobert Ier, lui succède en 629. Ce fut un grand roi, on le surnomma « le Salomon des Francs». Sa mauvaise réputation vient de ce que les chansonniers du Premier Empire voulant brocarder Napoléon avaient caché l’Empereur sous le nom de Dagobert, tandis qu’ils attribuaient à Eloi les conseils qu’ils auraient voulu lui donner. Pendant la campagne de Russie ils chantaient ainsi: « Le bon roi Dagobert - partit faire la guerre en hiver... »
 Toujours est-il que Saint Eloi devient son conseiller le plus influent. Il en profite entre autres pour faire fonder des abbayes à travers le royaume, qui deviendront autant de centre de développement matériel, de rayonnement culturel et d’approfondissement spirituel. C’est ainsi qu’est née l’abbaye de Solignac près de Limoges. En 636 il fit se rencontrer Dagobert et Saint Judicaël, qui régnait sur la Bretagne: ils signèrent un traité.
 Dés la fin de l’empire Romain, on vit beaucoup de hauts fonctionnaires devenir évêques (voyez ci-après Saint Ambroise). En 641, deux ans après la mort de Dagobert, Eloi fut tout naturellement nommé évêque de Noyon, à quelques dizaines de kilomètres au Nord-Nord-Est de Paris. Il y succéda à Saint Médard. De nouvelles abbayes sont fondées sous son impulsion, notamment Noyon, Tournai et Saint-Quentin. Saint Eloi évangélise les Frisons, dans les Pays-Bas. Il mourut le premier décembre 660.
 Saint Eloi reste un modèle pour tous ceux qui travaillent le métal avec précision et dont la conscience professionnelle doit être absolue. Il est donc le patron non seulement des orfèvres, mais aussi de bien d’autres, au premier rang desquels nous saluons nos mécaniciens de la marine.


FÊTE DE SAINT JEAN DE CAPISTRAN,
Patron des aumôniers militaires catholiques.

 Quand il naît en 1386 à Capestrano en Italie Centrale, son père est un seigneur du Nord de l'Allemagne, engagé dans l'armée de Louis Ier d'Anjou. Après des études de droit à Pérouse, il est à moins de trente ans gouverneur et capitaine de cette ville située à quelque 130 kilomètres au Nord de Rome. Les fonctions d’un capitaine dans l’Italie d’alors sont diverses : il est à la fois juge est chargé de la défense de la cité. Son cheminement spirituel assumant son tempérament militaire annonce celui de Saint Ignace de Loyola : après avoir été prisonnier de Sigismond Pandolfe Malatesta (Seigneur de Rimini) et très touché par la mort de son épouse, il renonce à sa vie de scandales et entre en 1415 chez les religieux franciscains. Il eut pour maître Saint Bernardin de Sienne, l'initiateur de la dévotion au saint Nom de Jésus.
 Ordonné prêtre, il parcourt l'Italie où se répand sa réputation d'extraordinaire prédicateur. Quatre papes successifs le connaissent et lui confient des missions difficiles à travers l'Europe et jusqu'en Palestine. Il va aussi réorganiser l'Ordre de Saint François. Il prêche en Hongrie contre l'hérésie hussite. Cette doctrine, élaborée par Jean Hus, préfigurait le protestantisme avec son refus de tout ce qui est révèlé en dehors de la Bible.
 Mais en 1453, Constantinople tombe aux mains des Turcs qui menaçaient déja toute l'Europe centrale depuis leurs possessions dans les Balkans. La Hongrie assurait pour l'essentiel la défense de la liberté religieuse et de la Chrétienté. Le général hongrois Jean Hunyade avait été vaincu en 1444 ; élu régent deux ans plus tard, il prépare sa revanche, qu'il obtiendra le 23 juin 1456, en arrêtant la progression de l'invasion musulmane devant Belgrade. Jean de Capistran, qui avait organisé cette croisade, mourut d'épuisement à Ilok en Croatie quatre mois après, le 23 octobre 1456. On célèbre sa fête ce jour-là ; on le vénère comme "l'Apôtre de l'Europe unie" et comme patron des aumôniers militaires.
 Nous le prierons pour la paix dans les régions qu'il a défendues, et pour avoir des aumôniers militaires en nombre suffisant.


LA BIENHEUREUSE ELISABETH DE LA TRINITE : la Sainte d’Avord.

 Article paru dans la revue "Les Copains d'Avord" de la base aérienne 702 d'Avord.

 Avord n’avait pas encore, bien sûr, sa piste d’aviation, quand le capitaine Catez y servait dans un régiment du train en 1880. Né en 1832 dans le Pas-de-Calais, il est issu du rang et a fait la guerre de 1870 et des campagnes en Algérie. Son épouse, Marie Rolland, est née à Lunéville dans une famille d’officier et a vécu dans l’Aude. Elisabeth naît le 18 juillet 1880 au camp d’Avord. Dix mois après, ils partiront en garnison à Auxonne, puis à Dijon où en 1883 Elisabeth aura une soeur, Marguerite.
  C’est là aussi que meurt le capitaine Catez fin 1887. Mais Elisabeth est profondément marquée par l’esprit militaire. Un des spécialistes de notre sainte, le Père Févotte, note: « De son Père, militaire de carrière, elle héritera la fermeté du caractère, une volonté bien décidée et un sens affiné de l’honneur. » Très tôt en tout cas, elle parle d’être religieuse. La maison Catez n’a pourtant rien d’un cloître! On y a des relations mondaines, on part en vacances dans des lieux qui enchantent la jeune fille. Elisabeth brille par ses grandes qualités de musicienne et de danseuse. Mais elle s’attache à dompter une nature ardente, voire coléreuse. Et elle décide de ne donner son coeur qu’à Dieu.

Le Carmel.
 Concrètement, elle souhaite entrer au Carmel, tout proche de la maison maternelle. Mais justement sa mère, longtemps, lui refusera la permission. C’était l’époque où la future Sainte Thérèse entrait au Carmel de Lisieux à quinze ans, mais où l’on n’était majeur qu’à vingt et un! Finalement Madame Catez accepte la vocation de sa fille pour le jour de sa majorité.
 L’Ordre du Carmel est né en Terre Sainte au début du XIIème siècle. Le Mont Carmel domine l’actuel port de Haïfa. Le prophète Elie, au VIIIème siècle avant Jésus-Christ, s’y était retiré pour fuir la colère d’un roi idolâtre. Des moines ont choisi ce patronage et ce site pour y vivre plus parfaitement que les autres chrétiens le commandement du Christ: « Quand tu prieras, entre dans ta chambre et, porte fermée, prie ton Père qui est dans le secret. » L’Ordre s’est vite répandu en Occident et, au XVIème siècle il a donné en Espagne ses deux plus grands maîtres de spiritualité: Sainte Thérèse d’Avila et Saint Jean de la Croix. Comme ceux-ci, notre Sainte Thérèse de Lisieux sera proclamée docteur de l’Eglise.

Le nom nouveau.
 Elisabeth Catez devient Elisabeth de la Trinité. Les religieux changent volontiers de nom à leur entrée dans leur nouvelle vie. On peut y voir plusieurs significations. La première, c’est d’appartenir à la communauté où l’on reçoit ce nom comme on appartient à sa famille. La deuxième, c’est que les voeux des religieux sont comme un renouvellement du baptême où ils ont reçu leur premier nom. Et puis dans l’Apocalypse, Saint Jean dit qu’au ciel, chacun reçoit un nom nouveau: l’entrée dans la vie religieuse préfigure ainsi l’entrée dans la vie éternelle.
  Mais un nom de religion, c’est aussi un programme de vie spirituelle. On le donne au nouveau religieux en tenant compte de ses attraits dans la prière. Si bien que le nom d’Elisabeth de la Trinité révèle ce dont notre sainte va vivre. Et aussi, mais elle ne le sait pas encore à son entrée au Carmel de Dijon, il contient le message qu’elle donne à l’Eglise d’aujourd’hui.

La Trinité.
 Le mot « Trinité » est synonyme de Dieu pour les chrétiens. Il signifie que Dieu est unique, en trois personnes. Jésus a fait comprendre à ses disciples qu’il est Fils de Dieu, qu’il est venu d’auprès de Dieu le Père; et qu’il allait envoyer l’Esprit-Saint d’auprès du Père.
 La plupart des religions disent que Dieu est Père, puisqu’il est à l’origine du monde. Mais les chrétiens précisent qu’il est Père en lui-même, indépendamment de la création du monde. Car Dieu est lui-même sa propre origine. Et Dieu est Fils: il reçoit en lui-même sa vie. Le Père et le Fils ne sont qu’un Dieu. C’est comme dans une source: il y a l’eau qui coule et la terre par où elle coule, et pourtant il n’y a qu’une seule source. Dieu est source de sa propre vie: il est Père. Il est réceptacle de sa propre vie: il est Fils.
 Et l’Esprit de Dieu ne fait qu’un avec le Père et le Fils, il est l’amour dont Dieu Père et Fils s’aime éternellement.

L’union avec Dieu-Trinité.
 L’intuition d’Elisabeth de la Trinité, c’est que nous devons être unis à Dieu de façon très intime. Elle-même trouvait son bonheur dans l’amour envers Jésus. Elle comprenait les paroles de Jésus: « Si quelqu’un m’aime, ... mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure. » Et les paroles de Saint Paul: « Vous êtes le temple de Dieu, et l’Esprit de Dieu réside en vous. »
 Cette union avec Dieu est douce. On peut donc se la représenter d’une façon ou d’une autre, pourvu qu’on en vive. On peut imaginer cette présence comme celle d’un être qui habite au-dedans de nous, ou comme quelqu’un qui est toujours à côté de nous. Peu importe, pourvu qu’on sache qu’il est là, qui nous aime.

La croix.
 On sait qu’on aime quelqu’un quand on voit qu’on est capable de souffrir pour lui. Jésus a affirmé qu’il offrait sa vie en mourant sur la croix, pour effacer nos péchés. Et ses disciples, à leur tour, offrent leurs souffrances pour expier leurs péchés et ceux des autres. Ils le font dans leur amour pour Dieu.
 La souffrance n’a pas manqué dans la vie d’Elisabeth. Il y eut, bien sûr, la mort de son père; il y eut les efforts qu’elle fit pour maîtriser son caractère emporté. Il y eut aussi sa réaction à la souffrance de sa mère, qui appréhendait son entrée au Carmel. Et surtout il y eut une terrible maladie, qui après des mois d’agonie, terrassa Elisabeth dans sa vingt-septième année.
 Au début du printemps 1905, elle se sent épuisée. En août, on la décharge d’une partie de sa tâche. A la fin de l’année, elle sait que c’est son dernier Noël. Elle est atteinte de la maladie d’Addison, que les médecins connaissaient mal et ne pouvaient soigner. Elisabeth a des ulcérations, des insomnies, ne peut presque plus s’alimenter. A Pâques 1906, elle est à l’infirmerie, définitivement. En tout cela elle garde un bonheur profond, qu’elle puise dans son union à la Trinité. Sa dernière lettre, à un jeune homme de vingt-cinq ans qu’elle appelle « Mon petit frère », est pleine de délicatesse, mais Elisabeth n’a plus la force que de la signer d’une croix.
 Elle est très bien entourée par ses soeurs du Carmel. Elle écrit: « C’est touchant de voir comme on s’aime chez nous. » Cela rend moins pénible ses derniers moments. Ses dernières paroles sont: « Je vais à la lumière, à l’amour, à la vie. » Elle meurt le matin du 9 novembre 1906. C’est à cette date que l’Eglise la fête, depuis que Jean-Paul II l’a proclamée bienheureuse, en 1984. Mais à Avord, où elle est née, on pourrait la fêter pour l’anniversaire de sa naissance, ou le dimanche suivant - d’autant plus qu’en 2001 ce dimanche 22 juillet sera l’anniversaire de son baptême.

Père Bernard Pellabeuf.


Pour en savoir plus. Les oeuvres complètes d’Elisabeth de la Trinité ont été publiées aux éditions du Cerf: un volume de 1100 pages! (A titre indicatif, celles de Thérèse de Lisieux dans la même collection tiennent en 1600 pages...) De nombreux livres ont été écrits sur notre bienheureuse. Pour une introduction, on peut utiliser la brochure du Père Conrad de Meester: « Ta présence est ma joie - vie et message d’Elisabeth de la Trinité. » Voyez aussi: Abbé Jean Rémy, « Prier 15 jours avec Elisabeth de la Trinité », Nouvelle Cité; Didier Decoin, « Elisabeth Catez ou l’obsession de Dieu », Balland 1991; Bernard Sesé, « Petite vie de Elisabeth de la Trinité », Desclée de Brouwer, 1993; Père Patrrick-Marie Févotte, « Virginité, chemin d’amour à l’école d’Elisabeth de la Trinité », Cerf 1993.

Un commentaire autorisé: + Cher Père Pellabeuf, ... Merci pour tout ... ce que vous faites pour qu’Elisabeth soit connue dans ce milieu militaire où elle avait tant d’attaches. Son caractère et son indomptable énergie manifeste aussi une trempe digne de nos armées! Votre article est très bon ... - Soeur M. Michelle. (La prieure du Carmel de Flavignerot, le 8.11.00.)

Une suggestion aux aumôniers militaires : célébrer la messe votive de la bienheureuse Elisabeth de la Trinité entre le 18 et le 22 juillet, dates de sa naissance au camp l'Avord et de son baptême à la chapelle du camp. 

26.10.2007

LUMEN ORIENTALE

D’où vient l’écriture cyrillique ?

Saints Cyrille et Méthode.

Au neuvième siècle, deux frères grecs originaire de Thessalonique, en Macédoine au bord de la mer Egée, décidèrent d’aller évangéliser les Slaves. Ils s’appelaient Cyrille et Méthode.

Ils commencèrent en Hongrie et traduisirent la Bible et les livres de prières dans la langue du pays. Comme elle était différente du latin et du grec, ils mirent au point un alphabet spécial, qu’on a appelé ensuite " cyrillique ".

Seulement la Hongrie relevait à ce moment de l’empire carolingien. Et pour favoriser l’unité de son empire, Charlemagne s’était opposé à ce qu’on dise la messe autrement qu’en latin, comme on l’avait fait jusque-là en Occident.

Le clergé latin (en fait germanique) de Hongrie vit donc d’un mauvais œil la tentative de Cyrille et Méthode, qui venaient d’ailleurs de l’empire d’Orient et relevaient du patriarche de Constantinople.

Les deux frères vinrent donc à Rome, où le Pape leur fit un excellent accueil et les encouragea. Ils furent ordonnés évêques. Mais Saint Cyrille mourut alors et le Pape lui fit faire des funérailles grandioses.

Saint Méthode repartit donc seul vers le Nord, puis, pour éviter les complications, s’installa avec ses disciples Slaves plus à l’Est. C’est ainsi que l’alphabet des deux frères se répandit vers l’Ukraine et la Russie, et de là vers l’Asie du Nord et du centre, où il est toujours utilisé.

Au début des années 1960, le Pape Paul VI, voulant se rapprocher des chrétiens d’Orient, donna aux orthodoxes de Thessalonique une relique de Saint Cyrille. En son honneur, les Grecs ont construit une église qui porte son nom.

Dans les années 1980, le Pape Jean-Paul II proclama Saints Cyrille et Méthode patrons de l’Europe, titre qu’ils partagent avec Saint Benoît, patriarche des moines d’Occident.

Qui sont les orthodoxes ?

Tout au long du premier millénaire, il y avait eu des dissensions entre les chrétiens d’Orient et ceux d’Occident. Les Orientaux parlaient grec et avaient les premiers accueilli l’évangile, puisqu’ils étaient plus proches du lieu d’origine du christianisme. Leur théologie s’était développée plus tôt - et de toute façon les Grecs étaient plus cultivés que les Romains, qui en faisaient comme un complexe.

Il y avait de grandes différences culturelles qui faisaient qu’on se demandait parfois si les usages des uns ou des autres étaient bien conformes à l’évangile. Mais tous adhéraient à la grande déclaration des conciles de Nicée et de Constantinople (au IVème siècle), qui est le " Je crois en un seul Dieu " qu’on récite encore à la messe le dimanche.

Les difficultés se résorbaient en général bien. On s’était mis d’accord pour la date de Pâques (la controverse a quand même duré des siècles, mais sans aboutir à une cassure). Les Orientaux avaient même accepté la fête de Noël, dont l’idée était née en Occident. On savait que le Pape, successeur de l’Apôtre Pierre, était le supérieur de tous les chrétiens.

La rupture est venue en 1053. Le patriarche de Constantinople, successeur de l’Apôtre Saint André, supportait mal l’autorité du Pape. Après tout, Rome n’était plus qu’une petite bourgade, et n’avait plus d’empereur, tandis que Constantinople restait la capitale d’un empire assez vaste.

Aux questions culturelles et politiques se sont rajouté des questions doctrinales. Les explications des Latins et celles des Grecs différaient sur un point de détail dans la théologie trinitaire, c’est à dire celle qui tente d’expliquer les relations entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. En Occident, on disait que celui-ci " procède ", c’est à dire vient, du Père et du Fils. Avec l’accord du Pape, on avait rajouté l’expression " et du Fils " dans le " Je crois en Dieu ".

Le Patriarche et le Pape s’excommunièrent mutuellement, c’est à dire déclarèrent chacun que l’autre n’était plus en union avec Dieu. Il y avait eu des crises plus graves, mais celle-là n’est toujours pas surmontée. Il y a eu des tentatives de réconciliation, mais aucune n’a abouti.

Il faut dire aussi que la séparation a eu un aspect militaire. Etablis en Sicile, les Normands attaquèrent la Grèce dés la fin du XIème siècle. Mais peu après l’empereur appela les Occidentaux à l’aide quand les Turcs lui eurent pris le pays qui porte aujourd’hui leur nom : la réponse de l’Occident fut les croisades. Mais si les croisés rendirent aux Grecs la Turquie, ils gardèrent Antioche, que les Turcs n’avaient pris que trente ans avant, et se déclarèrent indépendants des Grecs pour tout le royaume de Jérusalem.

En 1204, un empereur chassé par une révolution vint chercher les membres de la IVème croisade sur la côte Dalmate. Ils accoururent, remirent l’empereur sur son trône mais celui-ci fut incapable de leur payer ce qu’il leur avait promis. Ils confisquèrent son empire et s’y installèrent pour quelques générations. Les Grecs reprirent peu à peu la maîtrise de leur territoire mais Constantinople fut conquise par les Turcs en 1453, ce qui a rendu encore plus forte la coupure culturelle entre les deux communautés chrétiennes.

Constantinople se considérait comme la seconde Rome. Moscou se considéra comme la troisième. Mais les Russes orthodoxes eurent à souffrir des chevaliers teutoniques comme les Grecs des croisés. La méfiance subsiste des siècles plus tard.

En bref, les orthodoxes ont la même religion que les catholiques, à deux différences près : la soumission au Pape, et un détail de dogme au sujet du Saint-Esprit. Les différences culturelles ne devraient plus jouer un grand rôle, puisqu’il existe dans l’Eglise catholique des communautés qui jouissent des formes de prières orientales (par exemple arménienne, syrienne, égyptienne, ukrainienne ...)

La méfiance elle-même devrait s’estomper peu à peu. L’aide des catholiques à la restauration de l’Eglise orthodoxe russe depuis 1990 en est un gage. Et de toute façon, les excommunications de 1053 ont été supprimées dans les années 1960.

 

 

Origine de ces deux textes :

Les Orthodoxes, et l’écriture cyrillique : pour le bulletin de l’aumônerie de Manas, au Kirghizistan.

PATERCULI PERICULA

A Bernardo Bovispelle medio indico oceano scriptum.

 

De Paterculo lingua latina loquente.

 

Africanum periculum primum.

  1. Erat quondam Paterculus qui a diocoesi Belfort, in Gallia orientali, usque ad archidiocoesim Bukavu, in orientali parte reipublicae quae tunc Zaïre nominabatur, devenerat. Ibi linguam latinam pueros docebat, qui se ad sacerdotium destinabant.
  2.  

  3. Die quadam feriense, venerunt ad eum homines e colle vicina. Nam ea regione vicus dicitur collis, quia habitationes dispertitae sunt sub bananis, quae in collibus multis inter lacum Kivu et montes crescunt. Homines illi pauperes volebant Paterculum cum eis pro sepulturo collega sua precare.
  4.  

  5. Paterculus venit ad fossam, vidit quosdam senes, viros et mulieres, et sibi dixit: quomodo poteram eis loqui, qui lingua eorum non cognoscam? Nam pauperes illi tantum mashi loquebantur, rari inter eos kiswahili utebantur, quod lingua ista discunt soli juniores apud scholas. Et paterculus, recentius ibi adventus, etiam kiswahili tunc nesciebat.
  6.  

  7. Et ideo Paterculus preces initiavit lingua latina: In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti! Et omnes responderunt: Amen! Paterculus iteravit: Dominus vobiscum! Ac omnes dicerunt: Et cum spiritu tuo! Et sic miravit paterculus seniores non oblitos esse precum latinarum, quas a juventute didiscerant. Sic lingua latina utens potuit consolare pauperes qui mortuo collega lugebant.
  8.  

  9. Rediens in seminarium minorem, cogitabat quam recte dijudicaverint Patres consilii Vaticani secundi, quod decreverant ut omnes fideles lingua latina partes missae quae ad ipsos spectant possint dicere vel cantare. Utinam auditi essent!
  10.  

 

Africanum periculum secundum.

 

  1. Alumni Paterculi nostri linguam latinam amabant et libenter colebant. Ideo et verbis latinis cognominabant magistros suos, per deformationem verorum nominum eorum. Erat inter eos celeberrimus Pater, cui nomen De Vloo, sed et qui cognominabatur Divus. Ideo paterculus hoc ab africanis confratribus audito iam non declinationem bonus, bona, bonum docebat, sed malitiose divus, diva, divum.
  2.  

  3. Sed quid, dicas, de cognomine Paterculi ipsius, quamquam longe minus celeber sit quam Pater De Vloo? Audierat se Pilum dictum esse. Ideo quotquot de armis legionarii romani loquebatur, de pilo permulta dicebat. Et alumni occulte ridebant, cogitantes: nescit se de seipso loqui!
  4.  

  5. Sed quodam die audivit paterculus unum discipulorum suorum et Pilum cognominatum esse. Vice adveniente alumno isto sententiae traducendae, dixit Paterculus: Pilum, lege sententiam sequentem! Stupebant alumni: Quomodo scit iste cognomen illius? Sed non poterant quin latitantes ridebant, quod putabant Paterculum nescire cognomen proprium.
  6.  

  7. Attonitus alumnus Pilum miserrimus videbatur, et magistrum intendit acie atro - quod in casu suo, non difficile erat. Tamen sententiam traduxit. Et audivit magistrum sibi dicentem: debes gloriosus esse, quod eodem cognomine appellatus es quam magister tuus!
  8.  

 

Africanum periculum tertium.

 

  1. Narraverunt Paterculo quod factum esset, tempore coloniae, ut principes voluerant scholas non solum a missionariis aut religiosis rectas. Et in Bukavu collegium institutum est, qui laïce regebatur.
  2.  

  3. Hoc tempore de his non ridebatur. Episcopus prohibuit christianos filios in collegio impiorum inscribere. Sic erat contentio magna: quae schola melior futura erat?
  4.  

  5. Pueri duo e collegio Societatis Jesu primam de exitu certaminis indicationem dederunt. Nam ut erant cum duobus alumnis novi collegii, coeperunt per longum spatium temporis latine facillime loqui, cum paene per hebdomadas aliquas linguam nostram didicerant.
  6.  

  7. Ait alter: Credo in unum Deum. Respondit alter: Patrem omnipotentem, factorem caeli et terrae. Alter addit: Visibilium omnium et invisibilium. Iterum dicit alter: Et in unum Dominum...
  8.  

  9. Sic ante precis finem, duo alumni qui missam ignorabant, abierant dicentes: Magnopere pollent isti Patres, qui tam cito linguam latinam alumnos eadem aetate quam nostra docuerunt!
  10.  

 

Romanum periculum.

 

  1. Galliam revertens, Paterculus Romae aliquot dies permansit. In basilica majore Sancti Petri voluit sepulcra paparum adire, sed ei impossibile erat rememorare ubi esset accessus.
  2.  

  3. Tunc vidit duos juniores clericos, sed nesciebat unde essent. Europaei certe non sunt, putabat Paterculus, sed neque Africani, et aeque non judico eos ex Asia venisse. Qua lingua utar, quod nolo eos se aggressos sentire?
  4.  

  5. Sic eos adiit et interrogavit: Dicite mihi, quaeso, ubi sint sepulcra paparum. Attoniti videbantur isti duo, non potuerunt verbis latinis respondere, sed signum fecerunt quod significabat paterculum se sequi debere. Et sic indicaverunt accessum ad illa sepulcra.
  6.  

  7. Postea in raeda communi ipsos revidit Paterculus. Sic potuerunt se melius cognocere: tres sacerdotes lingua Anglorum utebantur. Erant duo novi sacerdotes qui e Mexico in Urbe venerant ut sacram theologiam discerent. Studiis actis, ab ipso Summo Pontifice sanctum ordinem receperant intra duas dies. Die sequenti redituri erant in patria, et ultima vice voluerant in basilica illa orare.
  8.  

  9. Dixerunt Paterculo: degenerati sacerdotes sumus. Cur sic loquimini? Interrogavit Paterculus. At illi: Mirati sumus te nobis latine loqui, et desperati sumus, quod nos lingua latina respondere non potuimus!
  10.  

 

Periculum in nave.

 

  1. Amerigo Vespucci in portum La Pallice venit. Non ille navigator qui nomen suum Novo Mundo dedit, sed italica navis pergrandis et perpulchra, cui nomen navigatoris est (1). Et festum dabant in nave, et invitaverunt Paterculum, quod tunc in vicino portu Rochefort militaris capellanus apud nautas factus erat.
  2.  

  3. In nave erat et capellanus. Paterculus nesciebat lingua italica hodierna uti. Probavit linguam Anglorum, postea Germanorum, deinde kiswahili. Nihil potuit. Et capellanus italicus non probavit linguam Hispanorum aut alteram linguam, quae Paterculo ignotae erant.
  4.  

  5. Tunc quid facerent? Lingua latina naturaliter per duas horas usi sunt, et mirabantur omnes. Galli putabant: Sic capellanus noster et italice loqui potest! Et Italici dicebant: Sic capellanus noster et lingua Francorum uti scit!
  6.  

(1) Hic est imago ejus !

JESUS OU BOUDDHA.

Deux visions du monde et de l’homme:

JESUS OU BOUDDHA.

Antagonisme ou convergence?

Dans les contes du Moyen-Orient, les devins viennent souvent du Maroc. Puisque le merveilleux n’est pas dans le quotidien, l’homme pense pouvoir le trouver au loin. Voilà peut-être une des raisons de l’attrait de nos contemporains pour le bouddhisme.

Mais le bouddhisme n’est qu’une variante de la pensée de l’Inde, et c’est de celle-ci qu’il sera surtout question ici. On la comparera à la vision chrétienne et occidentale en ce qui concerne les relations de Dieu et du monde, et de l’homme à Dieu.

Dieu et le monde dans la pensée de l’Inde.

Pour la mentalité indienne, le monde s’est échappé de Dieu sans que celui-ci le veuille. Il n’y a donc pas de véritable discontinuité entre Dieu et le monde: d’une certaine façon ils ne font qu’un, on passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir. Mais dans cet ensemble formé par Dieu et le monde, il y a un centre, en lequel réside à proprement parler la divinité.

Dans cette conception, Dieu est esprit, il ne crée pas la matière. Celle-ci ne se trouve que dans les parties du monde les plus éloignées du centre divin. Si le mot " être " désigne tout ce qui existe, la matière n’est qu’une forme très dégradée de l’être. Mais il existe une sorte de mouvement par lequel tout être tend à revenir vers le centre divin. Ce mouvement est le bien. Tout ce qui s’oppose à ce mouvement est le mal.

On n’est pas loin des conceptions dans lesquelles la matière est le mal: c’est ce qu’on trouve dans la religion de Zoroastre, dans la Perse traditionnelle. L’Occident a été confronté avec cette pensée au temps des Cathares. Mais elle est différente de celle de l’Inde: pour Zoroastre, on a deux principes de force égale, le bien et le mal; c’est pourquoi on parle de dualisme au sujet de cette doctrine. Tandis que pour la pensée de l’Inde, il n’y a qu’un seul principe à l’origine de tout: on parle dans ce cas d’un monisme. La pensée occidentale connaît un exemple de monisme avec la philosophie de Spinoza.

Pour la conception indienne du monde et de Dieu, on peut prendre la comparaison d’un feu de bois. Quand une branche s’y casse, des flammèches se lèvent, soulevées par le courant d’air chaud. Mais bientôt elles finissent de brûler et ne sont plus que de la cendre dans de l’air refroidi qui a commencé à redescendre. Finalement la cendre redescend dans le brasier dont plus rien ne la distingue. Ainsi l’être qui s’échappe du centre divin de l’univers se dégrade mais doit finalement s’y replonger et s’y fondre.

La pensée occidentale et chrétienne de la création.

Pour nous, Dieu a créé le monde consciemment et volontairement. Il y a donc une discontinuité totale entre le créateur et la création, entre Dieu et son oeuvre. Dieu est infini et tout puissant, pas le monde. L’être divin et l’être créé sont différents, même si Dieu a mis son image dans la création, à des degrés divers de l’être.

Dieu n’a nul besoin de la création. Il est parfait en lui-même, il se suffit à son propre bonheur. Il crée par amour. Rien donc dans sa création n’est mauvais. Puisque Dieu est parfait, il n’y a pas de partage en lui: d’un côté l’amour, de l’autre côté le créateur. Au contraire, tout son amour se trouve impliqué dans chacune des créatures, fût-elle le plus petit des grains de sable. La matière n’est pas mauvaise en soi: elle est créée, donc voulue et aimée par Dieu. Seule une volonté libre peut y produire du mal.

C’est là le plus fort de la création: Dieu a créé des êtres libres, les anges et les hommes. Ils ont une nature spirituelle, à l‘image de Dieu: ils peuvent le connaître et l’aimer. Dieu veut et aime chacun d’entre eux.

L’homme dans la pensée occidentale et chrétienne.

L’homme est créé corps et âme, il n’y a pas en lui de part mauvaise. Les Grecs croyaient que l’âme venue d’ailleurs, avait échoué dans un corps comme dans une prison. A ses débuts, le christianisme va devoir lutter contre cette conception, puisque Jésus est ressuscité et que son corps a été glorifié ensuite.

Puisque l’homme est aimé et créé par Dieu, il a le devoir d’aimer Dieu en retour. L’homme est immortel: il faut qu’il soit " proportionné " à Dieu qui est éternel, pour pouvoir l’aimer vraiment.

L’homme est jugé d’après l’amour qu’il met dans ses actes, à l’égard de son créateur et des autres créatures. Il est responsable de ses actes et en recevra les conséquences à la fin de sa vie. Il fait lui-même son destin personnel pour l’éternité, à partir des capacités reçues à sa naissance et dans son éducation. Tant qu’il n’est pas mort, il peut toujours se tourner vers Dieu et bâtir sa personnalité dans l’amour.

L’homme bon est celui qui aime Dieu et qui manifeste cet amour dans ses rapports avec son prochain. Il y a des efforts à faire dans ce sens, contre l’égoïsme surtout. Il s’agit d’orienter les capacités, non de les anéantir. Ces efforts peuvent aller jusqu’au sacrifice de sa vie: il ne s’agit pas d’une mort définitive.

A la mort, l’âme de l’homme bon devient capable de voir Dieu et de vivre dans le bonheur pour toujours. A la fin du monde, son âme reconstitue son corps qui entre ainsi dans la gloire de Dieu. A sa mort, l’homme mauvais, celui qui a refusé d’aimer et d’être aimé, continue de vivre, mais dans le malheur, fruit de la haine qu’il a lui-même choisie. A la fin des temps, son corps participe à cette déchéance.

L’homme dans la pensée de l’Inde.

Dans la conception de l’Inde au contraire, l’homme, comme le monde, n’a pas été voulu par Dieu, son être personnel est de peu d’intérêt. Il doit se fondre à nouveau dans le foyer divin au centre de l’univers. Cela passe par la domination des passions et par une bienveillance universelle.

Les passions sont en effet ce qui nous fait être distincts du reste du monde. La méditation doit devenir une absence de toute réflexion, une sorte de vide de l’esprit. Il faut s’anéantir soi-même. La haine étant l’une des plus violentes passions, elle doit être vaincue en premier. Le corps doit disparaître, avec les passions dont il est le siège.

Le triomphe de l’homme juste est sa propre disparition. L’homme qui au terme de sa vie n’a pas réussi cet anéantissement doit recommencer à vivre. En fonction de ses mérites, il se réincarne dans le corps d’un animal plus ou moins noble, ou dans celui d’un homme. Ainsi de réincarnation en réincarnation, il devrait finir par réussir à se fondre à nouveau dans le centre divin.

On voit que cette doctrine élimine la responsabilité personnelle. Car il ne reste pas trace de la personnalité de celui qui a atteint le but de l’homme. Et celui qui n’a pas été assez bon a une infinité de possibilités d’atteindre finalement le but.

Du bouddhisme en Occident?

En général, le bouddhisme en Occident ne parle pas des efforts à faire pour l’anéantissement personnel. Cela ne serait pas très populaire. On ne retient pour la vie quotidienne que l’aspect d’apaisement des passions. Mais là on rejoint toutes sortes de doctrines qui s’entremêlent dans l’esprit des Occidentaux qui s’inspirent du bouddhisme.

Ainsi on trouve beaucoup d’éléments de psychanalyse ou d’écologie mêlés au bouddhisme dans le " Nouvel Age ". Mais on recherche souvent plus une technique de relaxation qu’une véritable religion. Souvent il s’agit aussi d’une fuite hors d’un monde rationaliste et froid, d’où l’adoption de croyances totalement irrationnelles: certaines formes d’astrologie en particulier.

Mais ce qui plaît le plus, semble-t-il, aux Occidentaux aujourd’hui, c’est la réincarnation. Cette idée rassure ceux qui s’insurgent à l’idée de retourner au néant. Et c’est un paradoxe pour ceux qui se disent bouddhistes, car pour Bouddha la cause de tous les maux est précisément le " vouloir vivre "! Surtout la réincarnation est un concept suffisamment vague pour qu’on n’ait pas à faire effort dans le quotidien: le sacrifice n’est pas bien vu de celui qui cherche à se rassurer à bon compte.

Questions.

Les questions qu’on peut poser aux adeptes de ces théories peuvent donc concerner l’origine de leurs croyances et les conséquences qu’elles peuvent avoir sur l’avenir de nos sociétés.

Pour le chrétien en effet les certitudes peuvent venir de deux sources. Il y a d’une part l’intelligence naturelle, qui s’exprime entre autres dans la science, la philosophie, la morale, etc. Et il y a la révélation, par laquelle Dieu donne aux hommes la connaissance de ce qui est nécessaire pour trouver le bonheur éternel, mais qui ne serait pas accessible à la raison naturelle.

Ainsi un discernement est nécessaire pour chaque aspect des croyances d’origine orientale qu’un Occidental croit devoir adopter, souvent sous l’influence de sectes. Chacun doit faire le tri entre ce qui est démontrable par l’intelligence naturelle et ce qui vient d’une révélation. Pour ce qui viendrait d’une révélation, il faudrait examiner comment on affirme qu’elle viendrait de Dieu. Et une telle révélation venant de Dieu est-elle concevable dans la mentalité bouddhiste?

Mais c’est un fait que le développement du monde moderne s’est fait sur la base de l’affirmation occidentale de la responsabilité personnelle. Que peut-on attendre d’une civilisation où celle-ci serait anéantie?

En bref on peut se réjouir de voir l’idéal bouddhiste de la maîtrise de soi et de la bienveillance. On le trouve aussi dans le christianisme. Mais trop souvent aujourd’hui on dilue cet idéal dans l’attente d’une harmonie personnelle trouvée dans le plaisir égoïste. Or chacun doit faire effort sur soi-même pour atteindre son équilibre; et le progrès de la société s’accomplit par le sacrifice personnel. L’espérance chrétienne qui cherche à participer à l’éternité bienheureuse de Jésus après avoir participé à son sacrifice a toujours été un gage de progrès personnel et social.

Père Bernard Pellabeuf.

(Extrait de Flam Flomed n° 19)

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