28.06.2009
Quand Saint Paul montait à Jérusalem.
Le cantique des montées.
Le jeune Benjaminite qui parvient à Jérusalem pour la première fois vient y faire des études de théologie. Il est fort de ses atouts et plein de projets. Son tempérament de feu lui permettra de tout surmonter, pense-t-il : il a raison, mais à partir d’un certain moment rien ne se déroulera plus comme prévu.
Parti de Tarse, il a longé en bateau toute la côte de la Cilicie et de la Syrie. Il connaît bien la Méditerranée : depuis sa tendre enfance il la voit près de chez lui, et c’est elle qui fournit la ressource de sa famille car son père est fabricant de voiles. On peut sans peine imaginer que celles du bateau qui le porte viennent de cet atelier. Il ne sait pas encore quels rapports il aura avec cette mer intérieure : il la parcourra en tous sens, dans les conditions les plus diverses et y fera naufrage plusieurs fois sans que jamais elle puisse avoir raison de lui.
Enfin il débarque en Terre Sainte, celle sur laquelle, mille ans plus tôt, a régné son lointain ancêtre, dont il porte le nom : Saul, ou Saül, ou encore Schaoul. Il peut être fier de ses ancêtres, il est de ceux qui peuvent encore dire avec certitude le nom de l’aïeul qui, dix-sept siècles plus tôt, a laissé son nom de Benjamin à l’une des douze tribus d’Israël. Sa famille est aisée et a pu acheter la citoyenneté romaine. Cela lui confère une nouvelle forme de noblesse dans cet empire auquel il veut être fidèle tant qu’il respecte la liberté religieuse de son peuple, le seul autorisé à y avoir une religion non officielle.
Il n’est pas fort que de ces avantages : sa vive intelligence lui a permis d’assimiler une double culture. Il connaît l’hébreu et le grec, avec tout ce que cela implique de visions du monde complémentaires. Depuis qu’Alexandre le Grand a conquis, près de quatre siècles plus tôt, le Proche et le Moyen-Orient jusqu’à l’Inde, elles sont en dialogue intense et il est sans doute clair aux yeux de Saul que c’est par un décret de la Providence que son peuple vit cette adaptation.
Il franchit avec la fougue de son adolescence les quelques dizaines de kilomètres en montée abrupte qui séparent le port de la capitale. S’il n’y est pas déjà venu lui-même, du moins il la connaît bien : tous les livres des prophètes en parlent et les pèlerins en faisaient des descriptions enthousiastes à leur retour à Tarse.
C’est avec piété qu’il chantonne le psaume : Oh quelle joie quand on m’a dit : nous irons à la maison du Seigneur… Il franchit la porte, se rend aussitôt au Temple, le plus vaste et le plus beau du monde. Il y remercie Dieu de tout ce qu’Il lui a donné, le prie pour ce qu’il entreprend : des études supérieures de théologie auprès du maître le plus célèbre de l’époque, le fameux Gamaliel.
Nul n’est prophète en son pays.
Le temps a passé, et que de changements ! Quand Saul monte à Jérusalem pour la seconde fois, il n’est le bienvenu pour personne. Certes, il a brillamment réussi ses études. Pharisien il était en venant, c’est en pharisien qu’il est devenu capable de rendre compte de l’espérance qui est en lui comme au cœur de son peuple : il sait qu’existent anges et démons, croit en la résurrection, et attend la venue d’un sauveur. Il est un adversaire farouche des saducéens qui ne croient pas aux esprits, ni à la survie de l’âme, et n’adhèrent pas à l’enseignement des prophètes. En fait ils ont renoncé à l’espérance du Peuple de Dieu : possédant ce qui reste de pouvoir politique chez les Juifs, possédant le pouvoir économique dans le pays, ils verraient d’un très mauvais œil un descendant de David qui revendiquerait le trône de son ancêtre.
Il n’empêche : certains représentaient un danger bien plus grand que les saducéens matérialistes, c’étaient les adeptes d’un certain Jésus qui souillait l’espérance millénaire des Juifs. Il s’était prétendu descendant de David, se disait le Messie, mais se proclamait l’égal de Dieu – d’ailleurs il était mort sur une croix, sans avoir rien accompli de ce que les prophètes prévoyaient, la liberté du royaume rétabli. Que valaient donc les arguments de ses disciples ? Saul s’était mis à les persécuter de toutes ses forces, et quand il revient à Jérusalem, ils ont des raisons de s’écarter de lui.
Mais Saul s’est mis à dos aussi ses anciens amis et les autorités de Jérusalem : ils savent qu’à Damas, où il s’était rendu pour en extirper les adeptes de la nouvelle religion, il a en fait prêché que Jésus est bien ce qu’il avait prétendu être. Pharisiens et saducéens, donc, vont lui être résolument hostiles. D’ailleurs, il a dû fuir Damas de nuit parce que ses adversaires voulaient le tuer. Cette forme de purgatoire, à laquelle il s’attend mais dont il assume tous les inconvénients, il se prépare à la vivre pour se faire pardonner sa persécution des chrétiens. Il n’empêche : une telle pénitence lui sera vite très pénible, car il voudrait convaincre les uns et les autres de la sincérité de sa conversion et de son bien-fondé.
Mais Barnabé, un des meilleurs disciples des Apôtres qui lui confiaient volontiers des missions importantes, le libère de cette situation. On ne sait rien de l’entretien qu’ils eurent : sans doute a-t-il porté sur l’apparition de Jésus. « Je suis Jésus que tu persécutes ! » Barnabé sait que Jésus « vomit les tièdes » et voit que la conversion de Saul est complète : mieux, il a compris que si Jésus s’est identifié à l’Eglise, l’amour nouveau que Saul lui porte doit le pousser à faire grandir cette Eglise, dont on dira qu’elle est « Jésus répandu et communiqué.
C’est pourquoi Barnabé ne l’introduit pas n’importe où dans la communauté chrétienne : il se porte garant de Saul auprès des Apôtres eux-mêmes, et désormais c’est avec eux qu’il va et vient dans Jérusalem, alors que personne n’osait se joindre à leur groupe. Mais son zèle auprès de ceux dont il partageait la culture, ceux qui comme lui parlaient le grec, lui valut de solides inimitiés : comme à Damas, comme pour Etienne dont il avait approuvé le meurtre, ceux qui ne pouvaient résister à la sagesse de Dieu voulurent le tuer. Les chrétiens l’escortèrent jusqu’à la côte et à Césarée il s’embarqua pour Tarse. Il y apprendra à vivre au rythme du Seigneur et attendra son heure.
L’Apôtre rentre chez lui.
Quand Saul monte à Jérusalem pour la troisième fois, l’Eglise lui fait un triomphe : il a fait ses preuves. Barnabé et lui sont devenus vraiment Apôtres aux yeux de tous. En effet, Barnabé avait été envoyé à Antioche où de nombreux Grecs devenaient chrétiens. Là, devant l’ampleur de la tâche, il se souvient de Saul qui est à Tarse, inemployé pour la mission. Ensemble ils font un travail d’apostolat considérable : Dieu les prépare pour une mission à grande échelle. Et c’est d’Antioche qu’ils sont envoyés à cette mission, sous l’inspiration de l’Esprit-Saint.
S’ils vont à Jérusalem, c’est qu’à leur retour à Antioche ils ont trouvé la communauté agité par un débat fondamental : faut-il, pour être sauvé par Jésus, appliquer ou non tous les préceptes de la loi de Moïse ? Ni Saul ni Barnabé n’ont forcé les Grecs à suivre la loi juive lors de leur parcours apostolique en Asie Mineure, mais puisque ceux qui perturbent la communauté viennent de Jérusalem et donc se prévalent de leur proximité avec les Apôtres, c’est auprès de ceux-ci qu’il faut aller pour trancher la discussion.
C’est donc forts de la bénédiction que Dieu a accordé à leurs travaux apostoliques que Saul et Barnabé viennent participer au débat. Les Douze – qui sont quatorze depuis que l’Eglise a quitté délibérément les limites des douze tribus d’Israël – tranchent nettement en faveur de l’abandon de la discipline mosaïque, tout en en maintenant les prescriptions morales. Saul se fera à l’avenir l’ardent propagateur des conclusions de ce concile de Jérusalem. Cependant l’opposition sournoise ne va pas désarmer, car beaucoup de Juifs des milieux pharisaïques ne peuvent comprendre la différence entre la discipline qui peut varier selon les circonstances et la morale qui est universelle.
Or Saul va se trouver seul dans ce combat. Car Barnabé et lui doivent se séparer : Marc, le cousin de Barnabé, avait voulu les suivre dans leur mission mais était rentré chez sa mère à Jérusalem dés qu’on avait abordé les régions dangereuses. Saul ne veut plus de lui, mais Barnabé sait que son cousin va se reprendre – et de fait il va devenir un excellent auxiliaire des Apôtres. Toutefois Luc, disciple de Saul à Antioche, va remplacer Marc auprès de Saul, comme Silas, et comme Marc il va écrire un évangile.
Montons, nous aussi, et mourons avec lui.
Quand Saul monte à Jérusalem pour la quatrième fois, il sait que c’est la dernière. D’ailleurs il n’est plus Saul, il est Paul : il se fait appeler d’un nom grec, car il a parcouru en tous sens les régions parlant grec. Partout il reçoit des avertissements de l’Esprit : ce sont les chaînes et l’affliction qui l’attendent. Il peut donc faire sienne, en cet ultime pèlerinage à Jérusalem, la parole de Saint Thomas quand Jésus annonce sa résolution ferme d’y monter pour ressusciter Lazare : « Montons, nous aussi et mourrons avec lui. » Et Paul sait que comme Jésus il sera lié par les Juifs et livré aux Romains.
A Jérusalem, tout a changé. Les Apôtres sont partis, quand Saint Pierre, arrêté après l’exécution de Saint Etienne, a été libéré par un ange : désormais il est proscrit dans tout l’empire romain et quand il écrit de Rome, il dit être à Babylone pour brouiller les pistes. Du reste la Babylone de l’Apocalypse, si elle est une réminiscence de la Babel de la Genèse, ne désigne pas forcément plus Rome que Jérusalem : elle représente toute civilisation où l’on prétend se faire l’égal de Dieu et où, aveuglé par sa propre puissance on croit pouvoir se faire juge du bien et du mal.
Paul n’est pas depuis huit jours que sur la base de calomnies et procès d’intention on met la main sur lui : on allait le tuer quand Claudius Lysias, le tribun commandant la garnison romaine, accourt, arrête Paul, le sauvant ainsi du lynchage, le fait amener dans la forteresse où il est en sécurité : de là il a la permission de parler à la foule en langue hébraïque. Il raconte sa conversion mais quand il dit que le Seigneur l’a envoyé aux nations, le tumulte reprend au point que le tribun veut le faire torturer ; sa qualité de citoyen romain lui permet d’y échapper.
Le tribun convoque le Sanhédrin le lendemain, fait comparaître Paul. Celui-ci divise ses juges en rappelant son attachement au parti des pharisiens et ces derniers se mettent à le soutenir, car il a parlé de foi en la résurrection, qui les oppose aux saducéens. La pagaille est telle que le tribun envoie la troupe pour dégager Paul. Averti d’un complot, il met Paul en sûreté à Césarée auprès du gouverneur Félix. Après avoir entendu le Grand Prêtre et Paul, Félix met celui-ci en semi-liberté. Cependant la pression des autorités juives de Jérusalem est telle que la situation dure deux ans jusqu’à ce qu’arrive Festus pour succéder à Félix. Pour sortir de l’impasse, Paul une nouvelle fois fait état de sa qualité de citoyen romain pour être jugé par la justice impériale à Rome.
Rome, une nouvelle Jérusalem ?
Saint Luc, dans son évangile, présente la vie de Jésus comme une montée depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem ; dans les Actes des Apôtres, il montre la montée de l’Eglise de Jérusalem jusqu’à Rome. C’est pourquoi il faut parler ici de la montée de Paul vers la nouvelle ville sainte des chrétiens.
La traversée est longue et difficile. Une terrible tempête menace de disloquer le navire, qui est sauvé grâce à la présence d’esprit de Paul : le fabricant de gréements se réveille en lui, avec son expérience de grand navigateur qui a déjà fait naufrage plusieurs fois. En définitive, ils s’échouent devant Malte, mais tous sont saufs, comme Paul l’avait prédit. Les Maltais leur font bon accueil et après de nombreux miracles de Paul pendant trois mois, le voyage reprend.
Il s’achève en triomphe : partout les chrétiens, en apprenant l’arrivée de Paul et de ses compagnons, accourent et s’empressent auprès d’eux. On escorte Paul sur plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’à Rome. Là il est de nouveau en semi-liberté, ce qui lui permet d’annoncer Jésus à ceux qui viennent le voir.
C’est là que Luc achève son récit, de sorte que c’est par d’autres traditions qu’on sait que Rome est devenue la nouvelle ville sainte des chrétiens par le martyre de Pierre et de Paul, sans doute à quelques années d’intervalle.
La Jérusalem d’En-Haut.
Il ne restait plus à Saint Paul qu’à monter à la Jérusalem céleste. Il était averti qu’il serait martyr et s’en réjouissait. Quand le bourreau romain eût fait son œuvre, Saint Paul entra dans la gloire éternelle.
Saint Pierre le reçut. Ses clefs toutes neuves brillaient fort. C’était encore le temps de son apprentissage, et il ne voulait pas manquer cette occasion d’accueillir dignement son grand ami. Aussi le cita-t-il tout simplement :
- Vous vous êtes approché de la cité du Dieu Vivant, de la Jérusalem céleste et de myriades d’anges, d’une réunion de fête et de l’assemblée des premiers-nés qui sont inscrits dans les cieux…
- Tiens, fit Saint Paul, il n’a pas lu Saint Thomas d’Aquin mais il a bien compris que si mon style est différent dans cette épître, c’est qu’en m’adressant aux Hébreux je parle une langue qui m’est familière pour la théologie !
Saint Michel pesa son âme et le résultat fut conforme à ce qu’il avait escompté. Il commenta sobrement, avec un sourire :
- J’ai combattu le bon combat…
Ils échangèrent un regard entendu.
Arrive alors la Vierge Marie en personne, qui lui redit ce qu’elle-même lui avait inspiré :
- Ceux que d’avance il a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, pour qu’il soit un premier-né parmi de nombreux frères ; ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés.
- Je pensais à elle en l’écrivant, et maintenant elle le dit en parlant de moi !
Derrière Marie Jésus s’avance, qui déclame :
- Pour moi, vivre c’est le Christ…
L’Esprit est là, qui fait dire à Paul :
- Abba, Père !
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